Se repérer dans la jungle du cancer en dix questions

Dans la foulée du diagnostic, c'est tout un vocabulaire qu'il faut assimiler pour pouvoir échanger avec ses médecins. Le Docteur Mahasti Saghatchian, cancérologue spécialiste du cancer du sein, vous partage les clés pour mettre des mots sur les maux du cancer. Dix questions garanties 100% sans jargon !

Problème RoseUp Association Face aux cancers osons la vie shutterstock

Un cancer, c’est quoi ?

Dr Saghatchian : Tout démarre d’une cellule normale dont le matériel génétique (l’ADN) va subir – pour différentes raisons – une modification : on parle de mutation. À cause de cette mutation, cette cellule va être capable de se multiplier très rapidement, de façon anarchique. Cette cellule donne ainsi des millions d’autres cellules qui vont envahir l’organe concerné et créer une masse : c’est la tumeur. Les cellules tumorales peuvent ensuite se propager dans le reste du corps en passant par le sang et la lymphe : ce sont les métastases.

On distingue généralement les tumeurs solides, qui apparaissent dans les organes, des hémopathies – ou cancers du sang, lymphomes et  leucémies – qui se développent à partir des cellules de la moelle osseuse ou des cellules ganglionnaires.

Combien de temps s’écoule entre l’événement qui a initié le développement d’une tumeur et le diagnostic d’un cancer ?

On ne commence à sentir la tumeur que lorsque sa taille atteint quelques millimètres. Elle est alors déjà constituée de millions de cellules. Cela fait donc généralement plusieurs années que l’évènement initial de mutation dans la première cellule a eu lieu. Ou au moins, dans le cas des cancers les plus agressifs, plusieurs mois.

C’est pour cette raison que les examens de dépistage sont si importants : ils permettent de repérer des cellules au stade pré-cancéreux et de les éliminer avant même qu’elles ne deviennent cancéreuses.

Le cancer est-il considéré comme une maladie chronique ?

Oui, certains cancers peuvent le devenir, une fois sous contrôle. C’est notamment le cas de certains types de tumeurs neuroendocrines ou de certains cancers du sein métastatiques, qui, sous traitement, se développent lentement ou pas du tout, voire régressent.

Ils nécessitent toutefois que les patients continuent à prendre leur traitement, exactement comme devrait le faire une personne diabétique ou atteinte d’hypertension artérielle, par exemple.

Qu’est-ce qu’un traitement adjuvant ou néo-adjuvant ?

Pour traiter un cancer, il faut la plupart du temps combiner plusieurs approches. La principale, quand le cancer est localisé, est la chirurgie. Mais souvent, ce traitement ne suffit pas car les cellules cancéreuses peuvent avoir métastasé en dehors de l’organe opéré. C’est pourquoi on associe la chirurgie à un autre traitement : chimiothérapie, radiothérapie, hormonothérapie…

Lorsque ce traitement complémentaire est administré après la chirurgie, on parle de traitement adjuvant. Lorsqu’il est administré avant, on parle de traitement néo-adjuvant.

Le traitement néo-adjuvant se développe de plus en plus. Il présente en effet l’avantage de stopper le développement de la tumeur sans attendre, réduire sa taille et ainsi faciliter le travail du chirurgien ou limiter les risques de lésion de l’organe opéré.

Il permet aussi de vérifier, lors de l’intervention chirurgicale, comment la tumeur a réagi au traitement néo-adjuvant et si elle y est sensible. Cette stratégie est efficace chez 95% des patients environ. Il arrive même que l’on observe une disparition complète de la tumeur. Dans ce cas, on opère malgré tout, pour avoir la certitude de ne laisser vraiment aucune cellule cancéreuse. Lorsque, au contraire, on s’aperçoit que le traitement néo-adjuvant n’a pas fonctionné, cela indique qu’il faudra opter pour un autre traitement en adjuvant.

Quel est le réel intérêt de la chimiothérapie après avoir été opéré ?

Il faut distinguer les cancers primitifs localisés des cancers en condition métastatique.

Pour bien comprendre, prenons l’exemple du cancer du sein. Lorsque le cancer du sein est localisé, le traitement permet de guérir environ 80% des patientes. Mais pour les autres femmes, il existe encore un risque de rechute. Administrer une chimiothérapie après l’opération permet de réduire ce risque de 4 à 5%. Cela parait peu mais cela représente 4 à 5 vies sauvées sur 100. Car, malheureusement, dans le cancer du sein, la rechute ne pourra, la plupart du temps, pas être traitée efficacement.

En revanche, lorsque le cancer du sein rechute sous forme de métastases, la situation est différente. On entre dans une maladie chronique. La chimiothérapie est alors destinée à faire régresser la maladie en tuant les cellules cancéreuses. Là, on ne mesure donc plus son effet en terme de pourcentage de risque de récidive mais en pourcentage d’efficacité. Il dépend du délai de la rechute, du type de cancer du sein (triple négatif, hormonosensible…) mais il est très élevé : on peut détruire entre 50 et 80 % des cellules cancéreuses.

Donc, si on résume : dans le cancer localisé, la chimiothérapie adjuvante est un traitement préventif qui permet d’éviter une rechute pour 4 à 5 % des femmes. Dans le cancer métastatique, la chimiothérapie est destinée à détruire les cellules tumorales et le taux de réponse au traitement se situe entre 50 et 80%.

Qu’est-ce que la curiethérapie ?

Différentes techniques utilisées en cancérologie reposent sur l’administration de rayons sur une partie du corps : on parle de radiothérapie. La radiothérapie conventionnelle est la façon la plus classique d’administrer de ces rayons.

La curiethérapie est une technique particulière de radiothérapie, qui cible une zone très localisée avec des doses très importantes de rayons. Une sonde est alors placée directement au contact de la tumeur ou de l’organe. Ce mode d’action, fréquemment utilisé dans le cas des cancers du col de l’utérus, ou pour certains cancers du sein, ne convient pas dans de nombreux autres cas, car en général, la zone à irradier est plus large.

Qu’est-ce que l’immunothérapie ?

C’est la dernière grande avancée en cancérologie ! Contrairement aux autres thérapies, cette approche ne consiste pas à attaquer directement le cancer. Il s’agit plutôt de stimuler les mécanismes impliqués dans la défense du corps face aux agressions, c’est-à-dire le système immunitaire.

Il faut savoir en effet que des cancers se développent chaque jour dans notre corps, mais notre organisme élimine ces cellules. Donc, si un cancer parvient à se développer malgré tout, c’est que le système immunitaire n’a pas joué son rôle.

Cette stratégie qui consiste à intervenir pour renforcer les défenses du corps s’est déjà révélée efficace pour certains cancers du rein, de la peau, et plus récemment, du poumon.

Pourquoi analyse-t-on les mutations génétiques des tumeurs ?

L’analyse des mutations est au centre d’un domaine de recherche en plein essor. Grâce au progrès de la biologie moléculaire, on sait maintenant qu’il existe en fait différents types de cancers pour un même organe touché. Par exemple, dans le cancer du sein, on distingue les cancers du sein HER2+, triple négatif…

Ces informations sont utiles pour guider les traitements. Aujourd’hui, l’une des approches, qui est porteuse de beaucoup d’espoir, consiste à établir le profil moléculaire des tumeurs – c’est-à-dire « regarder » quelles mutations sont présentes dans la tumeur du patient – et à déterminer le traitement qui permettra de la cibler spécifiquement.

Quelle est la différence entre un cancer hormonodépendant et un cancer triple négatif ?

Dans le cas du cancer du sein, l’agressivité dépend beaucoup de 3 éléments que l’on appelle des récepteurs : les récepteurs aux œstrogènes, à la progestérone et une protéine que l’on appelle HER2. Selon les patientes, ils sont présents ou non à la surface des cellules cancéreuses, et ce en plus ou moins grande quantité. Cela dépend des mutations à l’intérieur des cellules cancéreuses. On sait cibler ces récepteurs grâce à certains traitements qui se fixent à leur surface. Ces médicaments peuvent ainsi tuer spécifiquement les cellules cancéreuses, comme un sniper.

Lorsque des récepteurs aux œstrogènes ou/et à la progestérone sont présents, on parle de cancer hormonodépendant, et on peut alors opter pour une hormonothérapie. L’action de ce traitement est réversible : si on l’arrête, les récepteurs hormonaux présents sur les cellules saines du reste de notre organisme recommencent à fonctionner normalement. Les effets secondaires disparaissent alors.

Lorsque les cellules présentent des récepteurs HER2, on attribue un score correspondant à leur quantité, soit par ordre croissant : HER2-1+, HER2-2+ et HER2-3+. Pour que les traitements ciblés soient efficaces, il faut qu’ils soient très nombreux, soit un score HER 2-3+.

Enfin, 15% des cancers n’ont aucun de ces 3 types de récepteurs : on parle de cancer triple négatif, contre lesquels les traitements sont malheureusement moins nombreux.

Il faut savoir que ces classifications peuvent évoluer au cours du temps, car les cellules cancéreuses continuent à muter, surtout en phase métastatique. Il peut donc arriver qu’un cancer hormonodépendant devienne triple négatif. Ou encore que seul un petit groupe de cellules résiste aux traitements, parce que ces cellules-là sont triple négatives. C’est la raison pour laquelle il importe de vérifier régulièrement le statut de la maladie.

Après une hormonothérapie, comment savoir si tout va bien?

Une hormonothérapie est fréquemment prescrite, dans le cas d’un cancer hormonodépendant, pendant une durée de 5 ans, dans une perspective préventive, c’est-à-dire pour éviter une récidive. Elle protège au cours des 10 à 15 années qui suivent, car elle permet d’éliminer des cellules cancéreuses qui auraient donné lieu à une rechute que l’on n’aurait détectée que plusieurs années après.

Les patientes sont parfois interloquées que l’on arrête la médication sans réaliser aucun examen. Mais c’est normal, puisque son efficacité ne peut, par définition, pas être vérifiée au moment de l’arrêt : le critère de réussite, c’est le fait que rien ne se passe par la suite. C’est la raison pour laquelle on demande simplement de poursuivre les examens réguliers de dépistage.

EN VIDÉO :

Retrouvez l’intégralité du webinaire animé par Mahasti Saghatchian, oncologue spécialiste du cancer du sein (et bien d’autres!) sur notre chaîne YouTube.

Propos recueillis par Muriel de Vericourt