Rugby sur ordonnance

Il y a trois ans, une chirurgienne de l’Oncopole de Toulouse inscrivait pour la première fois la pratique du ballon ovale dans le parcours de soins de ses patientes, créant une équipe de rugbywomen d’un nouveau genre, les Rubies. Un essai aujourd’hui largement transformé

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© Ulrich Lebeuf M.Y.O.P

« Touchée ! » « Mamie » s’arrête immédiatement, puis pose le ballon, qu’une de ses partenaires saisit et transmet. Mamie suit le mouvement, se replace pour recevoir à nouveau la balle et tente de la passer sur sa gauche. Mais une adversaire l’intercepte et file. « Ah non ! » lâche Mamie en riant, avant de repartir aussi sec en trottinant, cette fois-ci pour défendre. Faisant barrière de son corps, bras écartés, elle déplace ses 72 ans et ses 100 kg avec un entrain de gamine. Même essoufflée, à la pause, on l’entendra badiner au bout de deux minutes : « Bon alors, on joue ou on prend le thé ? » Sous le flot de lumière électrique qui inonde le gazon synthétique du terrain de la Maison du rugby, aux Argoulets, un quartier résidentiel de Toulouse, il fait 5 °C ce soir-là. On est en décembre, un mardi. Et pour Christiane, alias Mamie, le mardi, c’est rugby avec les Rubies. « Qu’il pleuve, qu’il vente, depuis mon premier entraînement, le 15 janvier 2017, je suis là ! Pendant une heure trente, je m’éclate. Moi qui n’y arrivais pas du tout au début, je cours, je distribue des ballons, je respire et, surtout, je ne ressens aucune douleur. » Sur le terrain, cette grand-mère et arrière-grand-mère n’est certes pas rapide, mais elle est généreuse. Et aujourd’hui en rémission d’un cancer des ovaires. Sous son T-shirt à manches longues, elle garde les cicatrices d’une laparotomie et d’une stomie, à laquelle a été reliée une poche, huit mois durant entre 2015 et 2016.

Oublier tout ça…

Comme Mamie, toutes les Rubies cachent sous leur survêtement les marques d’un parcours douloureux. Cancer du sein, pelvien, de l’utérus, sous traitement, en rémission ou métastatique, elles ont toutes la maladie en commun. « Mais on ne sait pas vraiment qui a eu quoi, qui en est où, note Dominique, 64 ans, qui repose un mollet contracturé sur la touche. Pas par tabou. Simplement, on veut juste profiter de ce moment pour oublier tout ça. » Sur le terrain, il y a celles qui courent, celles qui marchent, celles qui sont à l’aise pour transmettre et recevoir le ballon, celles qui le sont moins.

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© Ulrich Lebeuf M.Y.O.P

«C’est la pêche des filles et leur bienveillance qui m’ont encouragée à revenir », glisse Isabelle, 50 ans, arrivée dans l’équipe en octobre 2018. Elle a survécu à un cancer gynécologique et à trois AVC qui ont failli la laisser muette et clouée sur un lit. Si, aujourd’hui, elle garde des difficultés à s’exprimer, elle a en revanche récupéré presque toutes ses capacités physiques. À son premier entraînement, elle galopait déjà comme une gazelle, résultat de longs mois d’une rééducation intensive. Mais son bras gauche, toujours raide, lui fait encore manquer des ballons. « En trois mois, la kiné quotidienne et le rugby deux fois par semaine m’ont quand même fait bien progresser, relève cette ancienne formatrice. Au début, je ratais une passe sur trois, maintenant j’en réussis trois sur quatre ! Ce qu’il y a de beau, ici, c’est que personne n’en veut à celle qui n’y arrive pas. ça m’a redonné vachement confiance en moi. »

« Rugby à toucher »

À voir jouer ce groupe de femmes de tous horizons, âgées de 25 à 72 ans, on est gagné par leur plaisir à être ensemble, leur énergie vibrante, mélange de concentration et de décontraction. « Ici, pas de contact violent, aucun plaquage, aucune mêlée. Pour stopper celle qui porte la balle, il faut juste la toucher, précise leur coach, Sylvie. Tout est fondé sur le jeu de passes et les stratégies d’évitement, sur une surface limitée au quart d’un terrain de rugby normal. Pas besoin de se baisser pour aplatir le ballon et marquer, il suffit de rentrer avec la balle dans la zone d’essai. C’est du rugby adapté, du rugby santé. »

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« Pour compenser leurs faiblesses physiques ou sportives, elles apprennent vite à jouer très tactique et très collectif. Et ça paie, elles marquent souvent ! » sourit Sylvie, leur coach (avec le bonnet de père Noël) ©Ulrich Lebeuf M.Y.O.P

Une discipline désormais décrite dans la rubrique Médicosport de la version numérique du dictionnaire médical Vidal, qui répertorie cinquante activités sportives susceptibles d’être préconisées ou recommandées par les médecins. « On sait que pratiquer une activité sportive régulière pendant et/ou après les traitements améliore la qualité de vie des malades et réduit les risques de récidive et de mortalité, précise le Dr Stéphanie Motton, qui prescrit le rugby santé à ses patientes depuis trois ans. Pour moi, cela fait partie du protocole de soins. Mais je n’aurais jamais pensé au rugby si je n’avais pas été invitée à Marcoussis… »

En octobre 2015, la jeune chirurgienne à l’Oncopole de Toulouse et tout un aréopage d’oncologues, cardiologues et autres diabétologues, sont conviés à un séminaire au siège de la Fédération française de rugby (FFR). Sujet du jour : le « rugby à toucher » comme outil d’aide à la prise en charge de certaines pathologies. Dont le cancer. On expose aux médecins les bienfaits de ce sport collectif sur le moral des patients, leur tonicité et leur souplesse musculaire, articulaire et même cutanée, les statistiques sur la récupération des capacités motrices. Finalement, tout ce petit monde est invité à enfiler un maillot et envoyé sur le terrain d’ordinaire réservé aux stars du XV de France. « Ça a été une révélation ! s’enthousiasme encore le Dr Motton. L’obligation de faire les passes en arrière permet à ceux qui se déplacent lentement de rester dans le jeu, puisqu’il faut toujours se mettre derrière le porteur du ballon. Et c’est aussi un formidable moyen de rééduquer les membres supérieurs. »

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Pour Christiane, alias Mamie, le mardi, c’est rugby avec les Rubies ! ©Ulrich Lebeuf M.Y.O.P

« On a été des pionnières, à Toulouse. Notre expérience a contribué à lever les a priori »

De retour à Toulouse, elle monte rapidement une équipe expérimentale avec des collègues oncologues, infirmiers, aides-soignants. La phase test avec ce groupe de « sédentaires » (c’est-à-dire les permanents, les soignants) a permis de peaufiner le cadre et les bases du rugby Rubies∗∗. Les premières joueuses sont recrutées dans la foulée parmi ses patientes, sur le seul critère de leur motivation. La FFR et la ligue de rugby d’Occitanie mettent à leur disposition un terrain et deux coaches professionnels spécialement formés pour les encadrer. Aujourd’hui, les « sédentaires » et la team des Rubies jouent et s’entraînent au même endroit et en même temps (parfois ensemble), tous les mardis et jeudis. Pourquoi Rubies, au fait ? « C’est la contraction de “rugby, union, bien-être et santé”, sourit l’initiatrice et présidente de ce club unique en son genre… mais plus pour longtemps. On a été des pionnières, à Toulouse. Notre expérience a, je crois, contribué à lever les a priori de mes confrères. Aujourd’hui, d’autres centres oncologiques sont en train de constituer leurs équipes. C’est le cas à Marseille, où l’institut Paoli-Calmette s’est associé au Stade phocéen de rugby. Même chose à Dijon, Nancy ou Ermont-Franconville, dans le Val-d’Oise. » L’an dernier, Stéphanie Motton a été contactée par des entraîneurs britanniques et elle reçoit maintenant des échos encourageants d’Australie, de Nouvelle-Zélande… Alors, à quand une coupe du monde de rugby Rubies ?

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∗∗ à suivre sur le compte Twitter @LesRubies

Sandrine Mouchet