Plongée dans le monde d’un « petit cancer »

D'une année passée à co-exister avec un cancer du sein, Agnès Bourguignon livre un récit précis, tenu de bout en bout, qui analyse cette plongée dans des eaux, parfois peu profondes d'apparence, et qui peuvent s'avérer des gouffres...

Les cénotes couverture RoseUP Association Rose Magazine

Agnès Bourguignon est diagnostiquée d’un « petit cancer ». Trop « petit » pour être vraiment dangereux, trop « cancer » pour être vraiment anodin. Une situation finalement incongrue – comme une brèche quasi-invisible dans l’ordre d’une vie. Quasi invisible mais profonde.

Agnès Bourguignon est journaliste dans le domaine de la santé. Elle est parfaitement informée, organisée et la situation ne la panique pas. Pourtant peu à peu, d’annonces en doute, de cytoponctions en déclarations d’ALD, elle se rend compte que ce « petit cancer » l’emporte plus profondément qu’elle ne l’imaginait. Comme les « cénotes », ces puits naturels dans lesquels elle aime tant plonger, piscines d’eau turquoise qui affleurent dans la jungle mexicaine mais qui se révèlent des gouffres naturels à la profondeur insondable.

Le cancer, comme la peste ou Ebola

L’attente, l’écoute, les relations avec les proches et ceux qui s’éloignent, les bien-portants qui expliquent qu’il faut « se battre », la distance qui s’installe « comme pour la peste ou Ebola ». Et les idées reçues : « Chez ceux qui sont obsédés par leur bonne et correcte hygiène de vie, expurgée de tout composé chimique dans le collimateur des autorités sanitaires, la tentation est grande de snober les gens atteints d’un cancer au motif qu’ils l’auraient un peu cherché. Trop frustrés, trop stressés. Punis parce qu’ils ont failli en n’ayant pas une vie assez saine. Responsables de leur sort pour n’avoir fait pas assez de sport _ alors qu’en réalité même des marathoniens ne sont pas épargnés. Fautifs de n’avoir pas mangé assez bio. Afin de se rasséréner, des bien-portants veulent croire qu’il leur suffit de maîtriser des recettes pour se prémunir et souscrire ainsi une assurance contre le cancer, presque assimilé à une infamie, une indignité. Les quelles – assurance et indignité- n’existent pas ».

Un récit presque clinique

Ce récit opère selon une chronologie des faits presque clinique – et parfois un peu froid -; l’ouvrage a d’ailleurs été écrit « sans l’impression de subir les faits », pour les disséquer avec la plus grande précision possible. Pour autant, Agnès Bourguignon, qui a découvert la sororité grâce à son immersion en ces terres cancéreuses inconnues, ne prétend pas être plus représentative qu’une autre. Dès le début, on peut regretter quelques poncifs qui jonchent  la plupart des ouvrages témoignages, à l’instar de ce « derrière le petit cancer se profile déjà le grand V de la victoire», mais on apprécie aussi ces phrases justes, comme cette évidence qu’il est toujours bonne de rappeler qu’un diagnostic établi est toujours plus supportable que la phase de doute. Que l’avenir se conjugue au conditionnel. Que le calendrier bien ficelé se trouve subitement complètement bousculé ou encore que le « cancer, en tant que séisme, provoque de la casse, surtout dans quelques rares relations fragilisées au préalable ».

On notera l’attachement de l’auteure à la nécessité du dépistage qui lui a permis de découvrir son « petit cancer » et de bénéficier de la cohorte de traitements (chirurgie, radiothérapie et hormonothérapie …) qui lui ont sauvé la vie, ce dans un contexte d’antécédents familiaux lourds. On aimera certains termes qui disent les choses avec justesse, comme celui de « facilitatrices », celles qui permettent de bénéficier de soins de support rendant le quotidien moins inhospitalier. Au gré de ces derniers, l’écrivaine prend conscience qu’elle devient, malgré elle, membre d’une communauté en devenant « un peu la sœur compatissante de toutes les femmes luttant contre un cancer », persuadée toutefois que son «petit cancer» ne fait d’elle «qu’une cousine plutôt moins lointaine».

La difficulté de l »‘après »

On retrouvera ce constat établi par tant de porteurs de cette maladie que cette dernière fait peur, qu’elle provoque le retour de gens perdus de vue qui seront tout à coup disponibles, le départ d’amis que l’on pensait proches ; et on lira une fois de plus avec tristesse cette affirmation qui revient de temps à autres : on l’a un peu cherché quand même, ce qui nous arrive… Parmi les traits communs, on ne coupera pas avec cette « parenthèse du cancer qui ne se referme jamais», « la communication avec les gens bien portants parasitée par cet impossible retour à la normalité», cette révolution mentale et la difficulté de l’après : il n’est pourtant pas inutile de rappeler ces phénomènes qui sont autant de souffrances supplémentaires dans un parcours suffisamment éprouvant.

Les eaux mêlées et mouvantes

On adorera cette description métaphorique de l’indicible « après » que l’écrivaine, par ailleurs plongeuse, compare à ce que l’on appelle l’halocline, cette couche d’eau un peu floue, « comme si l’on pénétrait dans de l’huile », où l’eau douce se mélange à l’eau de mer. Nichés dans les Cénotes, ces puits sacrés que l’on trouve dans la péninsule du Yucatán, au Mexique, elle sépare l’eau turquoise et limpide de la surface, du fond où se concentrent les écueils. Ainsi éloignée de cette surface, elle est inclassable, ni eau douce, ni eau de mer. Dans cet « après » qui est insuffisamment traité dans la littérature, Agnès Bourguignon relève à juste titre que l’on devient un maillon faible qui peut lâcher à tout moment et effraie les employeurs. Cet « après », c’est aussi le décrochage avec les autres et l’aversion que l’on développe pour tout ce qui est de « l’agitation vaine ».

« Naît la sensation d’être soudain dotée d’une lucidité et d’une sagesse inégalées, infaillibles pour distinguer l’essentiel de l’accessoire ». Pour autant, on peut se demander si l’auteure n’idéalise pas un peu trop cette hauteur que l’on prendrait quand on voit que bien souvent la vie reprend son cours, avec les mêmes travers que ceux de la vie d’avant. Puisqu’elle fait un aparté avec le Covid-19, on voit bien que le « monde d’après » n’a pas franchement changé ; les épreuves ne sont pas forcément susceptibles de rendre plus sages et plus mesurés, avec cette volonté inébranlable d’aller à l’essentiel. Parmi les termes qui marquent, on retiendra aussi celui de «passeuses »», ces sœurs discrètes qui nous accompagnent dans un parcours aux contours inconnus.

Fausses routes et chemin de vie

De façon générale, l’écrivaine replace le cancer dans un contexte plus large, y compris dans un chemin de vie sur lequel elle revient, ponctuellement. C’est aussi dans ce même esprit qu’Agnès Bourguignon relativise son épreuve en racontant son histoire de « fausse route » – qui a failli lui coûter la vie. L’anecdote nous ramène effectivement à notre propre fragilité, à tous, y compris les bien portants. Car il est vrai qu’on peut se retrouver «Six Feet Under» en une fraction de secondes. In fine, Agnès Bourguignon raconte son cancer, qui comme pour les autres auteurs d’ouvrages dédiés, reste singulier et ne ressemblera pas à celui que la lectrice a vécu. C’est juste une immersion dans un monde, celui de l’auteure : l’opus a le mérite de nous confronter à cet « après » qui est sans doute la partie la plus nébuleuse d’une drôle d’aventure qui n’a rien d’amusant, et dont on peut parler avec le détachement qui rend les choses moins lourdes.

Evelyne Merlier