Annulations de chirurgies : les malades de cancer sacrifiés à l’épidémie de Covid-19 ?

Une étude anglaise de l'Institut de recherche sur le cancer modélise les pertes de chance de survie dues aux annulations de chirurgie. Et prévient: six mois de retard font diminuer jusqu'à 30% les chances de survie à long terme pour certains malades. Des chiffres applicables à la France.

61% des chirurgies pour cancer ont été annulées

Dépistages et diagnostics remis à plus tard, interventions jugées « non urgentes » reportées pour réserver les moyens – matériels et humains – des blocs opératoires et d’anesthésie à la lutte contre le coronavirus… Une récente enquête de Patients en Réseau annonçait le chiffre de 61% des chirurgies annulées.

S’ils ont échappé au Covid-19, les malades du cancer seront les victimes collatérales de l’épidémie. Des victimes invisibles mais bien plus nombreuses que les dizaines de milliers de morts imputables au virus qui terrifie le monde…

Les malades, par centaines, s’émeuvent et s’interrogent : de combien la survie risque-t-elle d’être diminuée si l’on repousse une opération chirurgicale de cancer de trois ou six mois ? À combien de morts – évitables avec les traitements adéquats- par cancer s’attendre avec des services hospitaliers durablement chamboulés part la crise du Covid ? Et combien d’années de survie perdues ?

Une étude produite par l’Institut de recherche sur le cancer anglais

C’est à cette question que répond le Pr Clare Turnbull, spécialiste de génomique et d’épidémiologie à l’Institut de recherche sur le cancer en Grande Bretagne. L’étude qu’elle dirige, publiée en ligne le 21 avril, évalue les pertes de chance qui menacent la survie des personnes touchées par un cancer.

La méthode: pour estimer les pertes de chance, l’équipe de chercheurs britannique s’est appuyée sur les statistiques de survie à 5 ans, entre 2013 et 2017, de patients opérés pour 13 cancers solides. Les données intègrent l’âge de survenue, le stade tumoral et les informations concernant l’hospitalisation (durée, nécessité ou non de passer par un service de soins intensifs) de 3 grands centres de cancérologie britannique – mais aussi les risques de contracter le Covid en étant hospitalisé pour une autre cause…

Le croisement de cette masse de données aboutit à un modèle statistique, qui comme toute analyse de ce type, préviennent ses auteurs, a ses limites. Mais les résultats, certes calculés sur des données anglaises, « sont applicables à tous les pays développés », estiment les chercheurs.

Une perte de chance de 30% pour certains cancers

Et ces résultats sont effarants.

À force de réserver les opérations de cancérologie aux cas « urgents », un nombre croissant de cas va devenir urgent. Et « pour une proportion significative de patients, un retard de 3 à 6 mois de diagnostic et d’opération affecte les chances de survie ». Chaque année, selon leurs calculs, les 94 912 interventions pratiquées contre les cancers les plus fréquents au Royaume-Uni permettent la survie à 5 ans de 80.406 malades. Trois mois de retard de prise en charge pour chacun de ces patients aboutirait à un peu plus de 5000 décès supplémentaires. Six mois de retard, à 10.555 morts qui auraient pu être évitéesPour certains cancers la perte de chance s’élève à 30%.

« 3 mois de retard de prise en charge chirurgicale aboutiraient à 5000 morts supplémentaires »

« Si on se doute bien que les retards de traitements ont des conséquences sur l’évolution de certains cancers agressifs  Le grand mérite de ce travail est de faire prendre conscience que la crise du Covid peut aussi provoquer un problème de santé collatéral majeur », commente le Pr Fabrice André,  oncologue médical et directeur de la recherche à Gustave Roussy.

Le risque que la maladie devienne métastatique

Pour certains cancers, de bon pronostics – notamment des cancers du sein ER + HER2 de stade 1, reporter l’intervention de trois mois ferait perdre moins de 1% de chance de survie à 5 ans.

Mais pour les cancers les plus agressifs, « même un délai de trois mois peut se révéler dramatique », résument les chercheurs qui rappellent : « pour les malades de cancers, tout retard provoque une augmentation réelle du risque que la maladie devienne métastatique. Pour certains patients, alors qu’elle était curable, avec une espérance de vie presque normale, elle peut devenir incurable. »

Alarmants, ces résultats sont sans doute même sous-estimés, car l’étude anglaise se fonde sur les seuls retards de chirurgie : « elle ne tient pas compte des retards de radiothérapie et autres traitements », prévient Fabrice André.

Tableau issu de la publication qui illustre la disparité de perte de chance en fonction du type de cancer, de son stade et de l’âge du malade au moment du diagnostic. Les risques les plus faibles apparaissent en vert, les plus élevés en rouge.

Des résultats applicables à la France

Peut-on se fier à cette étude disponible en pré-publication et est-elle applicable à notre pays ? Oui, d’après le Dr Pierre Blanchard, cancérologue à Gustave Roussy: « Les données de cette étude proviennent d’un pays autre que la France, mais on peut probablement considérer que les résultats ne seraient pas très différents en France. En attendant les résultats d’une étude similaire dans notre pays, cette étude impose une reprise rapide et une réorganisation de la filière de prise en charge des patients atteints de cancers en ces temps exceptionnels de pandémie Covid-19 ».

À Gustave Roussy, une équipe de recherche en statistiques et épidémiologique a d’ailleurs débuté un travail de modélisation similaire, indique le Pr Fabrice André. Quoiqu’elle fasse ses calculs avec une approche distincte, « il y a, a priori, peu de chances que leurs conclusions soient très différentes ».

L’expérience de la crise des subprimes : 250.000 décès supplémentaires de cancer dans le monde

Les crises sont toujours dramatiques pour les malades de cancer. Des études l’avaient déjà démontré à l’issue de la crise financière des subprimes, après 2000. A cause du marasme économique mondial qui a suivi, le nombre de nouveaux cas de cancers a… chuté. Ce n’était pas une bonne nouvelle. Et pour cause : les personnes ne se faisaient plus diagnostiquer. Le nombre de morts, en revanche, a explosé.

On évalue à 250 000 morts la surmortalité par cancers imputable à cette cris par cancer dans le monde. Mêmes causes, mêmes effets ? Pas seulement. La crise n’est cette fois pas que financière, mais aussi sanitaire.

Des structures de cancérologie réduites face à l’afflux de malades Covid

Même à Gustave Roussy, les interventions chirurgicales ordinaires, nécessitant un passage post-opératoire en soins intensifs, ont du être brièvement interrompues : tous les moyens de réanimation étant mis à disposition de malades Covid, pas forcément atteints de cancer, pour délester d’autres services hospitaliers de région parisienne.

« Dans beaucoup d’endroits, les structures de cancérologie sont largement réduites » alertait, début avril sur notre site, le Pr Eric Raymond, chef du service d’oncologie médicale du Centre hospitalier Saint-Joseph à Paris. Et de s’alarmer : « Le virus ne va pas s’éteindre. On va avoir un nombre permanent de personnes infectées qui va continuer à peser sur le système hospitalier. Les malades confinés avec leurs cancers vont se présenter avec 3-6 mois de retard. Quand ça va repartir, on ne sera pas en capacité de diagnostiquer tous les malades et rattraper tous les traitements que l’on n’a pas pu faire », déplorait l’oncologue.

Une alerte cash qui impose une réponse politique immédiate

Comment faire alors que l’épidémie, faute de vaccin ou de traitement, risque de perturber encore de longs mois les services de santé ? Comment imaginer une sortie de crise lorsque le choix du déconfinement généralisé va, fatalement, ramener vers les services d’urgence une nouvelle vague de personnes touchées par le covid-19 qui vont, à nouveau, congestionner le système?

Cette alerte, « posée cash sur la table » par cette étude britannique, offre le choix de deux stratégies, analyse le Pr Fabrice André. Soit « on fait en sorte que le système redémarre de façon à pouvoir accueillir le flux de patients de cancérologie normalement, sans tenir compte du Covid. Mais cela nécessite alors de remonter radicalement les moyens. Soit on considère que cette situation épidémique est transitoire, et on crée des filières prioritaires, pour les cancers identifiés les plus « à risques de pertes de chances »,  avec des retards de trois ou six mois. Comme il n’est pas question que chaque centre s’organise dans son coin, cela nécessite des recommandations claires des sociétés savantes. Dans tous les cas, c’est un choix de politique de santé».

De très préoccupante la situation peut ne pas devenir catastrophique. Tout dépendra de choix politiques à faire maintenant.

Claudine Proust

Notre association a interpellé le Ministre de la santé, Mr Olivier Veran sur la situation des malades de cancer en attente de traitement: Courrier Mr Olivier Veran alerte malades de cancer perte de chances