Changer de vie après le cancer

Après la maladie, Heidi, Céline, Sandrine et Sophie ont décidé de changer de vie. Le cancer, un signal d’alarme ? Témoignages.

Céline, danseuse @« Quand le médecin m’a confirmé mon cancer, je me suis dit : «Si je meurs maintenant, qu’est- ce que j’aurai fait de mon existence ? » Céline, danseuse
Photos Raphaële Connesson

Autrefois assistante juridique, Heidi (44 ans) est aujourd’hui professeure de yoga. Un virage en apparence étonnant, qu’elle a amorcé après le diagnostic de son cancer du sein, en octobre 2010, mais qui n’impressionne pas plus que ça Jean-Christophe Mino, médecin-chercheur à l’Institut Curie : « Après un cancer, rien n’est plus jamais comme avant. » Mode de vie, habitudes alimentaires, vie professionnelle… La maladie, lorsqu’elle frappe, ne se contente pas de modifier durablement le corps : elle a également un impact sur l’identité même des patients, qui s’en trouvent irrémédiablement changés.

Comme l’explique le spécialiste, « la maladie est une expérience totale qui affecte l’ensemble de l’existence du sujet ». Et nombreuses sont les femmes qui, au terme de leur traitement, repartent de zéro pour se construire une nouvelle vie…

Se réveiller

« Dans l’heure qui a suivi l’annonce de mon cancer, je me dit :  » ça y est, je vais mourir « , se souvient Heidi. En une fraction de seconde, j’ai compris que ma vie pouvait s’arrêter du jour au lendemain. Ça a été un électrochoc. » A suivi une sérieuse remise en question : « Après mon traitement, j’ai repris mon job à mi-temps dans un cabinet d’avocats. Mais si, jusqu’à présent, je m’épanouissais dans ce travail, j’ai pris conscience que je faisais plus ou moins la même chose depuis vingt ans. J’en ai eu marre ! Alors, quand on m’a poussée au licenciement, j’ai claqué la porte sans me retourner. ».

Même coup de tonnerre pour Céline : « Avant ma maladie, je me disais toujours : “Je ferai ça plus tard.” Je me concentrais sur les études en repoussant mes rêves à demain. Mais quand le médecin m’a confirmé que c’était un cancer, je me suis dit : “Si je meurs maintenant, qu’est-ce que j’aurai fait de mon existence ?” Réponse : rien du tout. J’ai eu le sentiment de me réveiller en sursaut. Il fallait que je commence à vivre, c’était une urgence. »

« Le cancer est souvent l’occasion d’une crise, confirme Jean-Christophe Mino. Pour beaucoup, la prise de conscience de la finitude et la crainte de la récidive introduisent un rapport au temps renouvelé : il peut y avoir une réévaluation des priorités de l’existence, de la façon de vivre même. L’avenir n’étant plus aussi sûr, le présent prend plus de valeur et il “faut” en profiter. » La maladie, considérée sous l’angle de la mort éventuelle, « interroge les normes de vie, les habitudes, les relations, les désirs, les valeurs, les projets et même la conception de l’existence ». Ce qui peut engendrer des reconversions spectaculaires…

S’écouter

Changer ses habitudes de vie, Heidi l’a ressenti comme une nécessité : « Avant mon cancer, j’étais dans l’ignorance totale de mon corps. Je vivais à 3 000 à l’heure, je mangeais n’importe quoi et j’étais stressée en permanence. J’étais hyper fière de pouvoir “gérer”, alors qu’en réalité je me négligeais totalement. Du coup, lorsque j’ai été diagnostiquée, j’ai compris que mon corps me disait stop.

À la fin de mes traitements, je n’ai pas voulu reprendre ma vie d’avant : ça aurait été me mettre en danger. Il fallait que je fasse différemment. » Yoga, musicothérapie, alimentation locale et biologique… Heidi s’est recentrée sur ce qu’elle estime être l’essentiel.

« Avant mon cancer, j’étais dans l’ignorance de mon corps. Je vivais à 3 000 à l’heure » Heidi, prof de yoga

Sans regrets. « Si, pour certaines femmes, le cancer semble dû à un destin hasardeux, pour d’autres, il est fortement lié à leur personne, explique Jean-Christophe Mino. Selon elles, il a été “provoqué” par des soucis, du stress, une alimentation déséquilibrée, une hygiène de vie particulière… D’où une volonté de faire mieux après la fin des traitements, afin de réduire le risque de récidive. »

« Je pense que ma maladie était un signal d’alarme », analyse d’ailleurs Céline (40 ans), diagnostiquée à l’âge de 29 ans, quelques jours seulement avant la soutenance de sa thèse. « Avant, j’étais à fond dans les études, je me mettais une pression monstrueuse pour être toujours la meilleure. J’étais stressée 24 heures sur 24. Aujourd’hui, je m’oblige à prendre les choses avec philosophie : j’ai levé le pied et je sens que c’est meilleur pour moi. » 

Se réinventer

« Il ne faut pas croire qu’après un cancer la vie est bouleversée de manière radicale, nuance Sophie (35 ans). Le changement est subtil mais inévitable : un matin, vous vous réveillez et vous vous rendez compte que vous n’aimez plus certaines choses, que vous n’êtes plus prête à accepter certaines situations. 

Vous n’avez pas changé et en même temps vous avez changé. Comme si vous étiez un ordinateur et que vous aviez de nouveaux paramètres. » Diagnostiquée en août 2015, Sophie a terminé son traitement en décembre 2016 : « J’ai constaté que je prenais désormais les choses plus simplement. J’accepte plus facilement que les événements et les gens ne soient pas tout blancs ou tout noirs. Mais je n’ai pas désiré cette évolution, ça s’est fait tout seul ! »

Heidi, elle, a lâché son cabinet d’avocats pour se consacrer à sa passion : le yoga. « J’ai pratiqué pendant dix ans, mais ma maladie m’a aidée à comprendre à quel point c’était important pour moi. Aujourd’hui, je m’applique à transmettre les bienfaits de cette discipline à mes élèves. J’ai fait le choix du partage : je me sens connectée aux autres et j’ai envie de répandre le bien. Je me sens enfin en phase avec la femme que je suis vraiment. » Un point de vue que Jean-Christophe Mino connaît bien : « Le cancer peut révéler après coup une dysharmonie entre la vie avant la maladie et la vie qu’on devrait (ou qu’on aimerait) mener. » 

« En partie grâce à l’épreuve qu’elles ont traversée, certaines ex-patientes passent d’un rapport contraint à l’existence à un apport de plaisir »

« Le cancer a été à l’origine d’une fracture dans ma vision de l’enseignement, affirme Céline. Avant, je misais tout sur la réussite et sur les fameuses bonnes notes. Aujourd’hui, j’ai abandonné le carriérisme et j’enseigne dans un lycée. En début d’année, quand mes élèves me demandent si je leur souhaite d’avoir le bac, je leur dis : “Non, je vous souhaite d’être heureux.” Je suis définitivement une autre personne. » en parallèle, Céline a créé une compagnie de danse contemporaine, dont tous les bénéfices sont reversés à la recherche contre le cancer. « Ça me trottait dans la tête depuis longtemps, mais il a fallu qu’un cancer me tombe dessus pour que je me décide. C’est la raison pour laquelle je pense que ma maladie était nécessaire à mon histoire : si c’était à refaire, je ne l’esquiverais pas. »

« En partie grâce à l’épreuve qu’elles ont traversée, certaines ex-patientes passent d’un rapport contraint à l’existence à un rapport de plaisir, explique le spécialiste. L’autocontrainte, qui est notamment liée aux normes sociales, se relâche : on s’autorise à rêver, à donner une place à ses souhaits et à ses désirs profonds. » À vivre en paix avec soi, enfin.

Les proches aussi…

Sandrine (46 ans) a rencontré la maladie en mars 2011 : les médecins ont diagnostiqué un cancer du côlon chez son époux, David. « Bien sûr, l’épreuve est terrible pour le malade : toutes ses forces sont tournées vers le combat. Mais on oublie trop souvent le rôle crucial des aidants, qui doivent gérer la logistique au quotidien. Et qui subissent aussi la maladie… » Pour garder le sourire, Sandrine se tourne vers les massages bien-être et la réflexologie.

« Il a fallu qu’un cancer survienne dans mon couple pour que je comprenne que le véritable bonheur, c’est de donner »

« Je n’y connaissais rien, mais j’avais besoin de prendre soin de moi. Au fil du temps, je me suis sentie évoluer. Pour tenir le coup aux côtés de mon époux, j’ai développé une foi absolue en certaines choses, je suis devenue plus intuitive, plus à l’écoute d’autrui. J’ai abandonné le paraître au profit de l’être. Et, surtout, malgré mes valeurs cartésiennes, j’ai petit à petit accepté de ne pas tout savoir… » Sandrine ressent alors le besoin de renouer avec ses racines asiatiques. « J’ai commencé à étudier les massages thérapeutiques et la réflexologie. Je crois que j’avais toujours eu cette vocation, mais il a fallu qu’un cancer survienne dans mon couple pour que je m’y mette. J’ai compris que le véritable bonheur c’est de donner. 

Je ne dis pas que le cancer est bénéfique. C’est un fléau terrible. Mais je crois qu’il peut mobiliser des ressources dormantes chez certains. Le cancer change les gens. » 

Apolline Henry