« J’ai vécu une « love affair » avec mon oncologue »

Adèle* menait une vie paisible avec son mari et ses deux enfants. Jusqu’à ce qu’un cancer lui révèle ce qui lui manquait…

Adèle a vécu une histoire d'amour avec son oncologue - roseup association, face aux cancers osons la vie
Illustration Marta Orzel

À 36 ans, comme une femme sur neuf, j’aurais pu me contenter d’avoir un cancer du sein ! Mais non, j’ai fait plus fort : je suis tombée amoureuse de mon oncologue ! Pourtant, je ne pensais pas avoir le profil : mariée, mère de deux enfants, un job de libraire passionnant. Mais quand le cancer m’a été annoncé, mon couple battait déjà un peu de l’aile. Et ça ne s’est pas arrangé ensuite. Chimio, rayons… Mon mari ne partageait pas ma maladie. Il s’éloignait, au contraire. Peut-être était-ce de ma faute ? Parce que je ne voulais pas inquiéter ma famille et que je minimisais ? Toujours est-il que j’ai vécu ce qui m’arrivait dans une profonde solitude. C’est peut-être pour ça que les rendez-vous avec mon oncologue sont vite devenus si importants. Mon médecin était la seule personne à savoir réellement qui j’étais sous les apparences. Je ne lui faisais pas peur. Il connaissait la maladie par cœur.

La première fois que j’ai vu Pierre*, j’ai été troublée : c’était le sosie de mon mari ! Pas un don Juan, donc ! Mais il était doux, attentionné, il prenait soin de moi. Tout ce dont je manquais à ce moment-là. Ai-je fait un transfert ? C’est possible car, tant physiquement qu’intellectuellement, c’était vraiment Louis, mon mari… Entre Pierre et moi, les choses ont évolué progressivement. Au début, nos rendez-vous sont restés strictement médicaux. Puis, de geste en geste – une main qui effleure la mienne, une caresse sur ma joue –, cela a glissé vers une véritable relation amoureuse. Une fusion de deux âmes. Quelque chose en dehors de la vie et de toute raison, comme cela arrive parfois après un deuil. Trois mois après ma première consultation, quand Pierre m’a prise dans ses bras et m’a embrassée, je me suis dit que plus rien ne pouvait m’arriver. Seul comptait le désir, comme ultime pulsion de vie face à la peur de mourir. Eros contre Thanatos…

On se voyait où l’on pouvait. À la clinique. Dans son cabinet en ville. Dans un appartement prêté par une amie… Malgré notre accord tacite de ne pas faire de mal à ceux que nous aimions, forcément, nous culpabilisions. Pour Pierre, vivre une relation avec une patiente relevait de la catastrophe. Ses convictions personnelles, religieuses et professionnelles ont été mises à rude épreuve. Il était tellement affecté par l’idée d’être un mauvais médecin qu’il ne dormait plus, et moi je vomissais tripes et boyaux à peine rentrée chez moi.

Envers et contre tout

Cette relation a duré trois mois, les plus durs du traitement. Elle m’a permis de tenir jusqu’à la rémission. Quand Pierre m’a annoncé la bonne nouvelle, j’ai tout de suite compris que cela signifiait ne plus se voir. Car, hormis un suivi annuel, nous n’avions plus de raison « objective » de nous retrouver. Notre relation a donc cessé naturellement. Sans souffrance. J’ai repris ma vie d’avant et tout ce qui allait avec : mon mari, qui ne se doutait de rien, mes enfants, mon job. À ceci près que je n’étais plus la même. En faisant sauter certains verrous, j’avais profondément changé. J’ai essayé d’assurer mon rôle de mère et de « femme de » pendant trois ans. Mais, en 2004, je n’en pouvais plus de faire semblant. J’en voulais tant à mon mari de ne pas m’avoir soutenue durant la maladie que j’ai demandé le divorce. Je lui ai aussi tout raconté, pour Pierre et moi. Il était abasourdi. Un peu plus tard, un nouvel homme est entré dans ma vie, Marc. Avec lui, j’ai vécu sept ans de passion, loin de la maladie, et de Pierre. Je me sentais de nouveau aimée, désirée, savourant pleinement le bonheur de voir mes enfants grandir.

« Il était la seule personne à savoir qui j’étais sous les apparences »

Mais, en 2007, nouveau coup dur : lors d’un contrôle, on m’a découvert un deuxième cancer du sein. Grave. Un grade 4 nécessitant une mastectomie. Effondrée, j’ai tout de suite appelé Pierre. Mue par cet incroyable lien qui nous lie, envers et contre tout. Cet homme m’avait sauvée une fois, il faisait donc inexorablement partie de ma vie. Comme moi, il était bouleversé, il pleurait… On a longuement discuté. De nouveau, je remettais ma vie entre ses mains et je lui faisais une confiance totale. Mais cette fois-ci, et même si la magie opérait toujours, nous n’avons pas mélangé les genres. Notre relation est restée platonique. Elle s’est intellectualisée. Pierre était là, m’écoutait, me rassurait. Me sauvait, encore.

Cette année, j’ai fêté mes 50 ans. Et c’est peu dire que j’ai de la chance car j’ai fait une nouvelle récidive il y a quatre ans. À croire que j’ai décidé de défier toutes les statistiques ! Le même scénario s’est alors répété : j’ai rappelé Pierre et je lui ai dit : « Sors-moi de là ! » Cela a été dur, très dur, même, mais je n’ai pas flanché. Je n’ai même pas eu peur de mourir. La mort rôde, glisse sur moi, sans me prendre. C’est incroyable ! Aujourd’hui, je suis persuadée d’une chose : je taisais trop mes propres besoins. Et c’est pour ça que je tombais malade. Cette expérience, extrême, m’a permis de reconsidérer ma vie. J’ai arrêté de subir et de me taire. Je ne me demande plus si je suis dans l’être ou dans le paraître. Je suis moi-même. Paisible, sans faux-semblant, libérée des contraintes et du jeu social. Si une situation ou des personnes m’ennuient, je ne tergiverse plus. Je fais ce qui est bon pour moi. Aujourd’hui, mon ex-mari sait que s’il m’arrive quelque chose, c’est Pierre qu’il faudra appeler. Il a compris.

* Les prénoms ont été changés.

Céline Dufranc