E171, un additif pas si blanc que ça !

Le dossier "bonbons", si joliment chanté par Brel, relance la polémique sur l’additif alimentaire E171. Serions-nous en train d’empoisonner nos enfants à coup de Têtes brûlées, Malabar et autres M&M’s ?

Depuis la publication d’une étude de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) dans la revue britannique Scientific Reports, démontrant la toxicité de cet additif sur les rats, la question est sur toutes les bouches des mamans aux sorties d’école.

Le E171, kesako ?

Qu’est-ce que le E171 ? Un additif, ressemblant à du talc, dont le nom scientifique est le dioxyde de titane. Composé à 45% de nanoparticules, celles-ci relèvent de l’extrêmement petit (10 000 fois plus petites qu’un grain de sel) et ont la capacité de franchir des barrières physiologiques comme les intestins, le cerveau ou les reins. Utilisé dans l’agroalimentaire pour blanchir et opacifier des dentifrices, bonbons, confiseries ou plats préparés, c’est l’un des cinq nanomatériaux de synthèse les plus couramment utilisés dans des produits de consommation à usage quotidien. On le retrouve également dans plus de 4 000 médicaments parmi lesquels les comprimés les plus consommés en France : Doliprane, Dafalgan, Efferalgan, Advil…

Dès 2006, le Centre international de rechercher sur le cancer (CIRC) avait classé cette substance comme « cancérogène possible si inhalé ». Profitant d’Halloween pour pointer son microscope sur une centaine de confiseries, l’association Agir pour l’environnement a récemment alerté le grand public sur cette substance. Mais jusqu’à présent, aucune étude n’avait encore été consacrée aux risques liés à l’ingestion du E171.

C’est chose faite avec l’étude menée par l’INRA et publiée en janvier 2017 dans la prestigieuse revue Nature (Bettini et al.). Les chercheurs ont constaté que les nanoparticules de l’additif alimentaire parvenaient à pénétrer la paroi de l’intestin du rat, provoquant une baisse de l’activité de son système immunitaire. 40% des rats ayant ingéré pendant 100 jours du dioxyde de titane par voie orale ont développé des lésions précancéreuses du côlon. La dose administrée, fixée à 10 milligrammes par kilogramme de poids corporel et par jour, est proche de celle que nous ingérons au quotidien. Ou du moins celle que nos enfants ingèrent au quotidien : selon cette même étude, les enfants de moins de 6 ans consomment en moyenne 9 milligrammes d’E171 par kilo et par jour.

Cancérigène ou pas ?

Si l’étude n’offre pas de certitude absolue quant aux risques de l’additif sur la santé humaine, elle interroge sur les normes de sécurité alimentaire en Europe. En effet, alors que l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux autorise l’utilisation de ce colorant dans les aliments transformés sous réserve que son niveau n’excède pas 1 % du poids de l’aliment, l’Europe le permet sans restriction.

Certes, nous consommons cette substance à très faible dose. Mais les nanopoudres se glissent partout (agriculture, emballages et films alimentaires susceptibles de migrer vers les aliments), et les scientifiques redoutent la bio-accumulation et les effets cocktails. Raison pour laquelle, « au regard des conclusions de cette étude, les ministères chargés de l’Économie, de la Santé et de l’Agriculture ont décidé de saisir conjointement l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) afin de déterminer si l’additif alimentaire E171 présente un éventuel danger pour les consommateurs », précise ces trois ministères dans un communiqué conjoint.

Résultat des courses : l’ANSES, dans un avis publié en avril 2017, reconnaît que « les résultats de l’étude de Bettini et al. (2017) mettent en évidence des effets qui n’avaient pas été identifiés auparavant, notamment les potentiels effets promoteurs de la cancérogenèse du E171 » tout en précisant que « les résultats présentés dans cette publication ne permettent cependant pas à ce stade de remettre en cause l’évaluation du E171 menée par l’Efsa. » L’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) avait conclu en 2016 que les expositions actuelles des consommateurs au E171 n’étaient pas de nature à entraîner un risque sanitaire.

L’ANSES souligne toutefois l’importance de réaliser de nouvelles études sur un nombre plus important de rongeurs (l’étude Bettini et al. a été faite sur des groupes d’une dizaine de rats seulement) pour une « parfaite caractérisation du danger associé au E171 (…) dans un contexte d’usage large et quantum satis d’un additif alimentaire dépourvu de DJA. » Car c’est bien là l’une des problématiques du débat : aucune Dose Journalière Admise, c’est-à-dire la dose qu’un individu moyen de 60 kg peut théoriquement ingérer quotidiennement sans risque pour la santé, n’a encore été définie pour le E171.

Pour répondre aux recommandations de l’ANSES, l’INRA a lancé une étude supplémentaire de deux ans sur la carcinogenèse (origine du cancer), avec des lots de 50 rats mâles et 50 rats femelles.

Interdiction… dans l’alimentation seulement

La décision d’interdire le E171 dans la nourriture avait pourtant été tranchée en novembre 2018, à l’issue des états généraux de l’alimentation, avec la loi Egalim. Un texte promulgué mais pas appliqué. Pourquoi ? Une petite signature manquait au bas du document : celle de Bruno Lemaire, ministre de l’économie et des finances. Incohérent ? À cette question posée par un journaliste de l’émission « C à vous » du 8 janvier 2019, le ministre répond : « La cohérence c’est d’avoir une évaluation partagée du danger du dioxyde de titane. Il y a l’évaluation de l’INRA et il y a l’évaluation de l’ANSES qui concluent différemment. Et il y a l’évaluation de l’Union européenne, que nous avons saisie puisque cette décision doit être prise au niveau européen, qui ne partage pas l’analyse de l’INRA (…). Je souhaite qu’on aille au bout de l’analyse pour garantir la sécurité sanitaire des Français. »

Un blocage qui a pris fin grâce à un nouvel avis de L’ANSES. Saisie en février 2019 par les Ministères chargés de l’économie, de la santé, de l’agriculture et de l’environnement, l’Agence a rendu un rapport actualisé à la lumière des données scientifiques publiées depuis 2017. Sa conclusion, rendue publique le 15 avril 2019, encourage à la précaution et souligne « le manque de données scientifiques pour lever les incertitudes sur l’innocuité de l’additif E171. » Face à ces recommandations, Bruno Le Maire a finalement signé le 24 avril l’arrêté d’application de la loi Egalim qui prévoit l’interdiction du E171 dans l’alimentation pour une durée d’un an, à compter du 1er janvier 2020.

Qu’en est-il des médicaments, produits d’hygiènes et cosmétiques ? « C’est plus compliqué, cela prendra plus de temps » a déclaré Bercy à nos confrères du Monde. Où se situe la « complication » ? Il est en effet très improbable que le fait de retirer un colorant d’une formulation la déstabilise.

Espérons que, face à la polémique, les laboratoires pharmaceutiques et les industriels décident de devancer les pouvoirs publics et retirent d’eux-même cette substance controversée. Ils suivraient ainsi l’exemple de fabricants comme Lutti ou Verqui Confiseur qui a banni le E171 de ses célèbres « Têtes brûlées ». Des bonbons qui perdront en couleur et en brillance, « arracheront toujours la tête » mais gagneront en sécurité.

Céline Dufranc

publié le 3/02/2017, mis à jour le 10/01/2019 et le 25/04/2019

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Consultez la vidéo « Des nanoparticules cancérigènes présents dans les bonbons » selon l’Association Agir pour l’Environnement