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Emilie Dequenne : « Habiter ce personnage m’a travaillée au corps »

{{ config.mag.article.published }} 22 février 2018

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Séquence 83, vers la fin du film : épuisée par ses traitements, Cathy (Emilie Dequenne), attend sa fille, Tania, de retour du collège… Lubo, caméra à l’épaule, filme le plan. Photo : Anne-Charlotte Compan

Adapté d’un roman d’Anne Percin, le téléfilm «ma mère, le crabe et moi» devrait être diffusé sur France 2 d’ici la fin de l’année. Avec Émilie Dequenne en maman malade. Rencontre...

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Rose Magazine.- Qu’est-ce qui vous a motivé à accepter le rôle de Cathy ?

Émilie Dequenne. J’ai reçu le scénario à la dernière minute et je l’ai lu d’une traite. Je me suis tout de suite identifiée à Cathy. Pour toute femme, je pense, cette histoire renvoie forcément à soi, au rapport qu’on a à la maladie, spécialement quand il s’agit du cancer du sein, ce symbole féminin universel. Et puis je me suis aussi projetée dans cette relation mère-fille, entre Cathy et Tania, parce que je suis moi-même maman d’une adolescente. Tout m’a immédiatement parlé en fait. J’avais envie, en découvrant le scénario, d’exorciser des craintes de femme et de mère. Bref, je venais juste d’en terminer la lecture quand ma fille est rentrée de cours. Elle m’a dit : « C’est bien, ce que tu lis ? » J’ai répondu : « Ah oui ! C’est super ! » et j’ai commencé à lui expliquer, mais je n’ai pas réussi parce que je me suis effondrée, en larmes. Cette gamine, Tania, qui dit à sa mère : « On va gagner »… J’essayais de décrire ça à ma fille mais je n’y arrivais pas. J’étais complètement retournée.

Autrement dit, vous avez dit oui tout de suite !

Exactement (rires). J’ai immédiatement appelé mon agent et j’ai dit « évidemment ! ». Et puis après, je me suis beaucoup renseignée sur les effets secondaires des chimiothérapies.

Comment, auprès de qui ?

J’ai une amie infirmière et ma grand-mère a eu un cancer du sein. Elle n’a pas eu de rayons, mais elle a vécu la chimio. Et puis j’ai aussi recueilli des témoignages de femmes d’âges et de parcours très différents, qui disaient toutes leur surprise face à la violence des traitements. Aucune n’était préparée à une telle souffrance. Toutes ont été cueillies. En revanche, dans les réactions purement physiques, j’ai constaté qu’elles ne réagissaient pas toutes de la même manière. Je me souviens par exemple d’une jeune femme qui a pris beaucoup de poids, alors que ma grand-mère, qui a fait des régimes toute sa vie, se réjouissait d’avoir maigri. Elle disait : « Bon, il y a au moins un point positif : j’ai perdu mes cheveux, mais j’ai aussi perdu quelques kilos ! » Bien sûr, c’était aussi sa manière de relativiser. Un besoin que j’ai d’ailleurs constaté dans tous les témoignages. Et également dans le scénario. Cathy essaie de relativiser pour se battre.

Avant la prise, Yann Samuell fait répéter une des scènes finales à Zlatan (son propre fils, Melchior, dans la vie) et Tania.
Avant la prise, Yann Samuell fait répéter une des scènes finales à Zlatan (son propre fils, Melchior, dans la vie) et Tania. Photo : Anne-Charlotte Compan

Que voulez-vous dire ?

Que la souffrance est tellement horrible qu’elle vous soumet. Et que pour vous en libérer, donc pouvoir vous battre, vous devez la mettre à distance, tourner les choses en dérision, rire. Avoir l’air le plus normal possible.

Un objectif encore plus essentiel quand, comme Cathy, on est maman.

Oui, c’est ce qui la tient. Sa fille est son moteur, son énergie. D’ailleurs, avant ce cancer, Cathy était un peu en marge d’elle-même, à côté de sa fille, à côté de sa vie. Sa séparation l’avait rendue assez passive, lui avait fait désinvestir beaucoup de choses et elle menait une vie un peu parallèle, via son blog de cuisine notamment. À mon avis, ce n’était pas elle. Cette claque, finalement, cette épreuve que lui inflige le cancer, la réconcilie avec sa propre vie et du coup avec sa fille, qui en est évidemment l’élément central.

Oui, c’est vrai. Au début, on voit bien d’ailleurs à quel point elle est loin de cette ado rebelle, à quel point elle ne sait plus comment raccrocher les wagons.

Elle ne sait pas comment lui annoncer sa maladie, déjà. Et, au fil du film, elle s’aperçoit qu’elle connaît mal sa fille. Elle la sous-estime, voit mal qu’elle a grandi et, finalement, elle découvre que Tania en sait bien plus sur la maladie que ce qu’elle imagine.

Oui, et c’est rassurant pour elle de voir que son enfant n’est pas si enfant que ça, qu’elle peut supporter des épreuves.

C’est vrai. En ce sens, le film est porteur d’énormément d’espoir. Il est du côté de la vie.

Il est aussi l’un des rares films sur le cancer à proposer une fin ouverte, pleine d’espoir.

Il y a plein de moments drôles, en effet. Comme dans le livre. Le coup de la prothèse qui s’échappe du maillot dans la piscine, par exemple, c’est génial ! Cathy et Tania pourraient en pleurer, mais elles prennent le parti d’en rire.

Y a-t-il malgré tout des choses qui vous ont semblé plus dures à interpréter, à faire passer ?

Non, mais habiter ce personnage m’a vraiment travaillée au corps. J’ai même rêvé que j’avais des boules sous les seins. Forcément… Il n’y a pas une femme qui ne se sente pas concernée par ce cancer. Même s’il frappe parfois les hommes, je ne vois pas mon mari aller faire une mammo !

Tania dort sur le canapé et Zlatan va bientôt escalader la fenêtre et frapper à la vitre... Lubo, le directeur photo, vérifie le cadre et la lumière avant de filmer.
Tania dort sur le canapé et Zlatan va bientôt escalader la fenêtre et frapper à la vitre… Lubo, le directeur photo, vérifie le cadre et la lumière avant de filmer. Photo : Anne-Charlotte Compan

Alors que vous, oui ? Déjà ? [Émilie Dequenne a 37 ans, ndlr]

Oui, j’ai une anomalie dans un sein, donc j’ai fait beaucoup de mammo et d’échographies. J’ai aussi failli faire une biopsie, mais mon sénologue préfère finalement surveiller.

Vous avez donc quelques similitudes avec Cathy…

Nous avons aussi beaucoup de différences. Elle est très préoccupée par sa féminité, par exemple. Il faut dire qu’elle commence une histoire d’amour au moment où on lui découvre la maladie. Donc son image lui importe beaucoup. Alors que moi, ce qui m’a travaillée, c’était la maladie elle-même. On a beau entendre partout que le cancer du sein est devenu presque « banal », on ne le soigne pas avec une boîte d’antibiotiques ! C’est ça, qui est flippant. D’ailleurs, sur le tournage, toutes les femmes de l’équipe étaient remuées.

Ça a été un choc, pour vous, de vous voir avec ce faux crâne chauve ?

Oui, la première fois. Mais ça l’a davantage été pour l’équipe, je crois. Moi, ça m’a surtout donné envie de me couper les cheveux. Je ne peux pas le faire en ce moment parce que je tourne, mais j’ai trouvé qu’on leur accordait trop d’importance.

Avez-vous eu le sentiment de faire une sorte de film engagé, de porter, par votre célébrité, la parole des malades ?

Je ne sais pas, mais je pense que c’est un film utile. Une femme sur huit touchée, et de plus en plus jeune, cela signifie que toutes les familles sont concernées. Si le film peut faire du bien aux femmes malades, tant mieux. Mais j’espère aussi qu’il permettra aux proches, aux voisins, de mieux comprendre. Quand ma grand-mère était malade, par exemple, je l’avais souvent au téléphone et elle ne se plaignait jamais, mettait un point d’honneur à paraître en forme. Je savais que c’était parfois dur et il m’est arrivé de la voir fatiguée. Mais j’habite à 300 km, donc je ne la voyais pas très souvent. Du coup, avant le film, je n’avais pas vraiment mesuré la violence de la maladie. Et je suis sûre que bon nombre de ceux qui vivent loin de leur proche malade ressentent la même chose. J’espère que ce film les aidera à prendre conscience de la réalité du cancer.

MINIBIO

Emilie Dequenne

→ 1981 : Naissance à Belœil (Belgique)
→ 1999 : Rosetta, des frères Dardenne, et prix d’interprétation féminine à Cannes
→ 2002 : Une femme de ménage, de Claude Berri.
→ 2017 : Chez nous, de Lucas Belvaux.

 

Retrouvez cet article dans Rose Magazine (Numéro 14, p. 10)


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Béatrice Lorant

Ancienne rédactrice en chef de Rose magazine

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