Noémie Caillault "A Maligne maligne et demie…"

Elle est nominée aux Molières pour son spectacle « Maligne » : les tribulations d’une vingtenaire pêchue dans le monde du cancer…

Noémie Caillault @Noémie Caillault

Maligne » est votre premier seul-en-scène. Quelle est sa genèse ?

En 2009, je quitte Tours pour Paris et les cours de théâtre de Jean-Laurent Cochet. Pour gagner ma vie, je travaille au Cadran, le bar voisin du théâtre La Pépinière. Je sympathise avec l’équipe qui, en 2011, me propose d’y travailler, à la caisse et comme ouvreuse, tout en continuant mes cours. C’est dans ce contexte que j’apprends, en janvier 2012, que j’ai un cancer. Et pas un petit ! Six centimètres dans le sein droit.

Votre réaction ?

Sonnée, évidemment. Un cancer ? À 27 ans ? Impensable. Pas possible d’arrêter de travailler, d’apprendre, de vivre, quoi ! Alors pendant deux ans je m’accroche. Je continue à travailler à La Pépinière mais j’arrête les cours. Ça devient trop fatiguant avec le rythme des traitements : d’abord une chimio toutes les trois semaines et puis, comme ça ne marche pas, des chimios hebdomadaires « agrémentées » d’une chimio orale, tous les soirs à la maison. Sans parler de la radiothérapie…

Mais si on s’en réfère à votre spectacle, vous continuiez à mener une vie intense.

J’ai eu finalement assez peu d’effets secondaires à part la fatigue intense. Les soins de support, notamment l’acupuncture, ont été salvateurs pour moi ! Cela m’a permis de ne pas arrêter de vivre. Et, surtout, j’essaie toujours de tirer de mes expériences, choisies ou subies, des leçons. Là, il y en avait, des leçons à tirer ! Les réactions des amis, de la famille, la vie à l’hôpital, la gêne des gens, la générosité, aussi. Les amitiés qui se tissent.

Comment l’idée d’une pièce est-elle née ?

Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée ! Quand on se bat contre son cancer, on ne pense qu’à guérir. Toute la volonté est tournée vers ce but, on ne pense pas du tout à en faire un spectacle. C’est, encore une fois, l’équipe du théâtre La Pépinière qui a été formidable ! Un jour, les trois directeurs du théâtre m’ont dit : « On vit cette histoire avec toi depuis deux ans ; on va t’aider à l’écrire, le mettre en scène et on va te produire. » Au début, j’avais du mal à le croire. Je me disais : « Mon cancer, personne n’en à rien à faire ! » Mais ils ont insisté. Et voilà, c’était parti !

Comment s’est passée la phase d’écriture ?

L’écriture a commencé en 2013. D’abord avec Gabor Rassov, puis avec Caroline Verdu. En septembre 2014, Morgan Perez, qui est aussi mon metteur en scène, a repris le texte. Sans lui, je ne serais arrivée à rien. C’est un homme incroyable, qui a su me faire grandir.

Cela n’est-il pas troublant, d’exposer, chaque soir, son histoire devant des inconnus ?

Même si tout est vrai, ce texte reste, avant tout, un texte de théâtre. Par exemple, je commence en parlant de Simon, le garçon qui me fait rêver. En fait, Simon c’est la somme de tous mes fiancés, amants, garçons qui me plaisaient. C’est un prénom qui figure le sentiment amoureux, le désir. Comme, dans le spectacle, les « Pénélope » représentent toutes les copines.

La frontière entre vécu et littérature demeure cependant ténue…

Ce texte est fondé sur mon histoire, oui, mais j’espère élargir cette expérience personnelle à une vérité universelle. D’ailleurs, je croise souvent des spectateurs qui me répètent : « C’est incroyable, j’ai vécu exactement la même chose que vous !» Quand les gens me disent ça, je suis très heureuse : cela signifie à la fois que le texte est une réussite – puisqu’il touche tout le monde – et que j’ai accompli mon travail de comédienne.

Vous êtes parfois « raide » avec votre mère, vos médecins.

Ma mère, lors de la première du spectacle, était étonnée. Elle râlait. Elle me répétait : « Mais j’ai jamais dit ça, tu exagères ! » Évidemment, c’est une caricature. Il faut faire « vivre » le texte. Maintenant, elle a compris, ça la fait rire. Idem, mes médecins sont tous venus. Ils se sont reconnus, avec leurs travers, leurs manies, leurs tics, et ça les a bien fait marrer. Je crois aussi que ça leur a appris des choses sur la vie de leurs patients.

Ce n’est pas trop lourd, tous les soirs, de rejouer cette histoire ?

Si. J’en suis quasiment à la centième représentation. Et, tous les soirs, je réapprends que j’ai un cancer. Je reprends ça dans la figure – y compris les soirs où j’ai vraiment envie de penser à autre chose qu’au cancer ! Dans la « vraie vie », je viens d’entrer en rémission et je traverse un moment un peu difficile. Pendant quatre ans, j’ai été suivie toutes les trois semaines, interrogée, pesée, testée… Et là, d’un coup, je me retrouve lâchée dans la nature avec seulement un rendez-vous hospitalier tous les trois mois. C’est assez angoissant, comme situation. Comme pour tous les autres malades.

N’avez-vous pas le sentiment d’être dans les médias  la « cancéreuse de service » ?

C’est un risque, mais la grande majorité des journalistes qui m’interrogent mettent en avant mon travail de comédienne. Léa Salamé, qui m’a interviewée sur France 2, a commencé son entretien en disant que j’étais une actrice et que c’était pour ce talent d’actrice qu’elle m’invitait. C’est rassurant. Mais à présent il va falloir passer à autre chose…

Quel est votre public ?

Un public très large, beaucoup de malades, de proches. Finalement, entre les patients, la famille, les amis, tout le monde est touché par le cancer, de près ou de loin. Le public est un public en or, impliqué, réactif. Les gens viennent voir Maligne avec de grandes attentes et leur propre histoire dans un coin de la tête. Des liens invisibles se tissent entre la scène et le public, comme des résonances. C’est touchant.

Propos recueillis par Céline Lis Raoux