L’amitié plus forte que le cancer

Une écoute, une épaule, un espoir, la liberté de rester soi-même, et des éclats de rire, voilà ce qu'offrent de solides amitiés. Quand on est malade, cela n'a pas de prix..

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©Marie Genel

« Nous ? Ça tient à peu de chose ! »

Nathalie & Delphine

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J’ai rencontré Delphine [à gauche] dans le couloir de la piscine où j’allais faire des longueurs une fois par semaine. Il n’y avait pas grand monde ce matin-là, et on a commencé par échanger des banalités. Chacune a nagé de son côté, puis nous nous sommes retrouvées au hammam, où on s’est découvert des centres d’intérêt communs : les expos, le ciné, la danse. On a échangé nos « 06 » et on s’est rendu compte qu’on habitait à dix minutes à pied l’une de l’autre. Lorsqu’on m’a diagnostiqué mon cancer, en 2019, c’est une des premières personnes que j’ai appelées. Elle a répondu présente tout au long de la maladie, m’envoyant des SMS pour me dire qu’elle était là, me demandant des nouvelles après chaque rendez-vous. Delphine m’a toujours écoutée et boostée, me montrant plutôt le verre à moitié plein quand je ne le voyais qu’à moitié vide. J’avais besoin de l’énergie qu’elle me donnait. C’est une fonceuse, une expansive, moi je suis plus réservée, certains peuvent même me trouver froide. Au restaurant, on ne prend pas du tout les mêmes plats, et on n’a pas du tout le même style vestimentaire. Mais on se complète. Quand je pense qu’on aurait pu ne jamais se connaître… On s’est croisées un samedi qui n’était pas du tout son jour habituel pour aller à la piscine. Et moi, d’ordinaire, je ne parlais jamais à personne. Ça se joue à peu de chose, non ?


« C’était une inconnue, mais tout était fluide »

Carole & Manuelle

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©Marie Genel

Nous sommes photographes toutes les deux. On s’était croisées plusieurs fois à des dîners entre gens du métier, en Loire-Atlantique. Et on se retrouvait souvent à la même table. À mes 40 ans, c’est Manuella [à gauche] que j’ai sollicitée pour faire ma photo d’anniversaire, avec ma famille réunie. Je ne sais pas pourquoi c’est à elle que j’ai d’abord dit que j’attendais le résultat d’une biopsie du sein. Spontanément, elle m’a demandé si j’irais seule au rendez-vous.

J’ai dit que oui, elle m’a répondu : « Impossible ! » Elle s’est imposée, et elle a eu raison. Quand on est sorties, je suis tombée en larmes dans le couloir. Elle m’a prise doucement dans ses bras. Puis on a commencé à parler de plein de choses. C’était une inconnue, pourtant tout était fluide. Elle m’a accompagnée à chaque étape : mon opération, mes chimios. Elle amenait des magazines people, et arrivait même à me faire oublier l’épreuve du casque réfrigérant ! Comme mes enfants m’interrogeaient souvent sur mes séjours à l’hôpital, on a décidé de faire des photos pour documenter mon parcours. L’ensemble raconte de façon très pédagogique ce que c’est que de traverser les traitements. Ce travail en duo a encore renforcé notre amitié. Une amitié essentielle désormais. Prochaine étape : montrer nos photos lors d’une expo et en faire un livre. On a le titre : « Autant viser la lune ». Il résume bien notre tempérament.


« Une pour toutes, toutes pour unes ! »

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©Marie Genel

Emmanuelle & Les Doctimeufées

Marjo, Séverine, Caro, Nathalie et moi, on n’a pas la même vie, ni le même âge, on a de 34 à 49 ans. Certaines sont guéries ou en rémission, d’autres sont en récidive. On n’habite pas à côté les unes des autres non plus, mais la distance n’a pas d’importance : on se parle tous les jours, sur Messenger ! Nos maris trouvent qu’on passe beaucoup de temps ensemble. C’est vrai. Mais c’est comme ça. On ne se considère pas comme des amies, mais comme une famille dans nos familles. Une famille qui s’est choisie. Notre groupe est né sur un forum de Doctissimo consacré au cancer. On s’y est très vite baptisées les Doctimeufées. Notre lien repose sur la dérision et la solidarité. Et elle est sans faille. Mon portable sonne en permanence chaque fois que j’ai un rendez-vous, toutes veulent savoir comment ça s’est passé. Jamais on n’hésite à se poser les vraies questions, à se dire certains mots, même s’ils sont durs à entendre. On partage l’idée que cette franchise permet de mieux s’assumer. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que cinq sur sept. Sido et Tatie ont été emportées par le cancer, mais leur numéro est toujours dans la boucle de nos échanges. Ensemble, on a vécu un joli moment – via Messenger toujours ! – quand Marjo est devenue maman. Entre nous, c’est une pour toutes et toutes pour une. Quoi qu’il arrive…


« On a la même vision des choses »

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©Marie Genel

Véronique & Nathalie

Nathalie [à droite] n’aurait jamais dû participer à l’atelier couture que j’avais organisé à l’association Les Rubans de la vie, qui accompagne des malades de cancer. Elle n’est pas du tout couturière ! Mais elle est quand même venue, et nous avons tout de suite « connecté ». Un vrai coup de foudre amical ! Très vite, on s’est rendu compte qu’on avait la même vision des choses. D’ailleurs, souvent on s’entend dire à l’autre : « Carrément », «Moi aussi »… On vit la même chose : un cancer du sein métastatique. On sait qu’on ne guérira pas. Mais notre relation ne tourne pas autour de ça, heureusement ! On parle de la vie, de nos maris, du quotidien, sans tabou, sans jugement. C’est une relation de femme à femme. Cette photo, Nathalie a beaucoup hésité à la faire, on était en pleine pandémie et l’idée d’être contaminée l’angoissait. Alors que moi, pas du tout ! J’étais plus réticente à l’idée de l’image de nous qui allait en sortir. Les traitements ne jouent pas tellement en notre faveur. Mais j’ai pris son inquiétude au sérieux, comme toujours. Je lui ai dit que j’allais m’isoler huit jours avant et que, si elle le voulait, je me ferais tester. Elle savait que la photographe aussi. On s’est beaucoup amusées finalement, et cela reste un super souvenir ! Nathalie me dit souvent : « C’est simple, avec toi, je me sens en sécurité. » Je ressens la même chose. Quand ça ne va pas, on s’appelle, et ça finit toujours en rigolant. On s’épaule. La photo reflète bien cette bienveillance absolue qui nous unit…


« Ma vie serait tellement moins drôle sans elle ! »

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Patricia & Laetitia

On s’est rencontrées à la maternelle, il y a quarante-cinq ans. Autant vous dire qu’on sait tout de nos vies ! Pourtant, en janvier 2014, quand on m’a annoncé mon cancer, je ne l’ai pas appelée. C’est la première fois de ma vie que je. ne voyais pas comment lui parler, je savais que ça allait la torpiller. Et ça a été le cas : quand j’ai fini par le lui dire, elle s’est effondrée. Je me souviens qu’elle m’a dit : « J’aurais préféré que ça m’arrive à moi. » De la chimio à la mastectomie en passant par la radiothérapie, elle a toujours été là. Elle venait, faisait le guignol, mais je sais aujourd’hui que lorsqu’elle reprenait sa voiture elle s’arrêtait pour pleurer au bord de la route. Elle est fidèle, honnête, loyale. On est souvent en désaccord sur plein de choses, mais on s’écoute et on argumente, et si on ne trouve pas de terrain d’entente, eh bien, ce n’est pas grave ! Ce qui m’a touchée le plus pendant mon parcours, ce sont ses petites attentions. Par exemple, les guimauves par paquets qu’elle m’apportait lors de mes séjours à l’hôpital, sachant que c’est ma petite Madeleine de Proust. Dans l’amour, il n’y a pas que les mots, il y a aussi les gestes, si petits soient-ils… Aujourd’hui, je saisis l’occasion de lui dire que, sans elle, ma vie serait tellement moins drôle !


« Même dans nos silences, on se comprend »

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Vanessa & Emmanuel

À l’annonce de mon cancer du sein, en février 2019, Emmanuel était là, mon mari n’ayant pas pu m’accompagner ce jour-là. On était déjà proches. Nous travaillions alors comme infirmiers dans le même cabinet et nous partagions la même vision de notre métier, les mêmes centres d’intérêt. Avec la maladie, il est devenu mon confident. Je lui dis tout, et lui aussi. Mon conjoint a été jaloux au début, jusqu’à ce qu’on fasse un voyage ensemble au Maroc. Il a compris qu’entre nous c’était comme si nous avions été frère et soeur dans une autre vie. Depuis, je sais que ça le rassure qu’Emmanuel soit là. On adore marcher tous les deux dans la nature. On randonne en parlant de tout et de rien. Je lui parle de mon mari, de la façon dont je vois l’avenir, et lui me parle de son compagnon, de ses projets. On est deux hypersensibles qui n’avaient pas confiance en eux, mais notre amitié nous a permis d’avancer sur nous-mêmes. Il ose être lui maintenant, et moi j’ose être moi. Grâce à notre relation tendre et confiante, j’accepte d’avoir peur, alors qu’avant je faisais semblant que tout allait bien. On se comprend même dans nos silences. Ce n’est pas donné à tout le monde de vivre ce genre de relation. Récemment, il a déménagé, il habite désormais à une heure trente de chez moi. Mais il y a la voiture, et Zoom ! Il m’a dit qu’il serait avec moi jusqu’au bout… C’est précieux. Même si je ne sais pas où je vais, je sais que je suis bien accompagnée, alors j’y vais.


« Quand je suis dans ses bras, je suis rassurée. »

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Adeline & Estelle

Je me souviens comme si c’était hier de la première fois que j’ai vu Estelle [debout, à gauche]. C’était sur un parking de supermarché. J’y ai croisé mon cousin, et il me l’a présentée comme sa petite amie. Elle allait devenir sa femme, et jamais je n’aurais pu imaginer qu’elle allait prendre une telle place dans ma vie. Elle est persévérante, sainement ambitieuse, et je l’admire pour ça. Quand j’ai commencé à perdre mes cheveux, c’est à elle que j’ai pensé pour m’aider à faire la transition du long au carré court. Puis c’est elle, encore, qui me les a rasés. Elle m’a toujours renvoyé une image hyper positive de moi. Me répétant que je suis canon, avec ma bouille, que je suis une femme qui se bat, qui avance. Avec la complicité d’une de ses copines esthéticienne, elle m’a appris à nouer mes foulards et à me maquiller. Elle a été mon supercoach beauté, à domicile ! Il me manque maintenant un sein, et j’ai pris du poids avec l’hormonothérapie. Mais si aujourd’hui je continue de me sentir femme, je le lui dois. Je ne vois personne d’autre qui aurait pu la remplacer auprès de moi pendant cette épreuve. Depuis, notre amitié est encore plus forte. Même avec ma soeur, je n’ai jamais eu une telle relation. J’ai aussi une meilleure amie, mais avec Estelle c’est encore différent. Elle est un peu plus grande que moi, un peu plus âgée aussi, et quand elle me prend dans ses bras je me sens rassurée. C’est presque une déclaration d’amour que je suis en train de lui faire [rires] !


« Malgré la différence d’âge, on a « connecté » tout de suite »

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Annaïck & Manon

J’étais branchée à ma perfusion de FEC 100 – ma dernière séance ! –, en salle d’injection, quand Manon [à droite] est arrivée. Nous étions séparées par un rideau jaune, je ne l’ai donc pas vue, mais elle a dit quelque chose à l’infirmière, et en entendant sa voix je me suis dit : « Elle est si jeune… ». Je crois que j’ai dû dire bonjour, et on a commencé à papoter. On a « connecté » très fort tout de suite ce jour-là, mais sans aller jusqu’à échanger nos numéros. J’ai donc décidé de revenir la semaine suivante à la clinique pour déposer au bureau des infirmières mon numéro à son intention. C’était presque comme de jeter une bouteille à la mer ! J’ai attendu, le coeur battant. Quand elle m’a appelée, j’ai été tellement heureuse ! La rencontrer m’a armée, renforcée. Ma fille, quand je lui parlé de Manon, a tourné un peu du nez au début. Peut-être parce que j’en parlais un peu comme de ma fille, justement, alors que ce n’était pas ça du tout entre nous ! Avec Manon, c’était la possibilité de se dire tout sans gêne et sans rien atténuer. Sans peur d’être jugée, sans peur de transférer à l’autre ses angoisses. Malgré nos vingt ans d’écart, on a plein de points communs. On a toutes les deux un cancer au sein droit ! On aime le saut en parachute, elle est fan de Patrick Bruel et moi aussi. Elle a 30 ans, est pleine de vie, une petite pile ! Dès que je vois son prénom s’afficher sur mon smartphone, j’ai la banane.


« On avance et on s’améliore ensemble »

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Alice, Fanny, Céline

Céline et Fanny étaient là avant mon cancer, là à l’enterrement de mon père, en 2014, là à la naissance de ma fille, née entre deux lignes de chimio. Céline est d’ailleurs sa marraine. Elles ont fait partie des premières à connaître mon diagnostic. Fanny est une ex-infirmière qui dirige un Ehpad aujourd’hui. J’étais sûre qu’elle pourrait comprendre ce qui me tombait dessus. Céline, je savais aussi qu’elle ne s’apitoierait pas sur mon cas. Je n’allais pas mourir, j’étais malade, point. Je voulais qu’on reste normal, qu’on m’écoute quand j’en avais besoin. Céline, c’est le bien-être par les mots, les gestes, elle a un optimisme à toute épreuve. Fanny a aussi une belle écoute, et son côté ancré, organisé, me rassure. Je retrouve un peu de moi en chacune d’elles. En 2018, alors que j’étais encore en traitement, j’ai décidé de faire un truc rien que pour moi, mais avec elles. Un trek d’une semaine dans le désert. En arrivant au sommet de la première dune, j’ai éclaté en sanglots. Je venais de vivre des moments durs, mais il y avait plein de choses qui m’attendaient derrière, la vie continuait ! Me dépasser pour arriver au bout du chemin m’a donné plein de force et d’envies. Aujourd’hui, on prépare de nouveaux défis. Le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle et peut-être la Mongolie, où j’aimerais développer une action humanitaire en faveur des femmes atteintes de cancer avec l’association∗ que j’ai créée. Nos aventures vagabondes allient effort physique et bien-être spirituel. On avance ensemble, et j’ai l’impression qu’on s’améliore ensemble.

∗Association Girls’n Roses Challenges


« Entre nous, il y a une forme de sororité »

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©Marie Genel

Agnès & Chantal

Je connais Chantal depuis 1998, année où ma mère a eu un cancer du sein. On a été voisines à un moment, c’est quelqu’un qui fait partie de mon univers depuis longtemps. Mais elle a pris une place particulière quand elle m’a accompagnée au Havre, le temps d’un week-end, à la sortie de l’hiver 2018. J’avais 37 ans, un cancer du sein très agressif et je venais de subir une tumorectomie, 33 séances de radiothérapie m’attendaient ensuite. Dans cette période difficile, j’avais envie de liberté, de légèreté, et elle était la bonne personne pour ça. Elle aussi avait vécu le cancer, dans les années 1980, et elle était devenue aidante. On a exploré la ville, vu une expo, beaucoup parlé et plaisanté. C’était l’ordinaire de notre amitié, déjà, à Paris, mais là ça m’a fait un bien fou ! J’en ai d’ailleurs fait un chapitre de mon livre1. Ce que je redoutais surtout, c’était la récidive. Par son parcours, son expérience, Chantal savait quoi dire, comment réagir. Elle sait que les zones d’impact de la maladie sont si profondes et diverses qu’il est difficile de faire en sorte que cela ne déborde pas à tous les niveaux – professionnel, sentimental, financier –, même bien après la fin des traitements. Elle m’a assuré qu’une autre vie était possible ensuite. Son éclairage a été primordial pour m’aider à me projeter. Avec elle, je ressens une forme de sororité. C’est une passeuse, qui m’a fait comprendre qu’il faut avoir plus d’imagination que le cancer.

Sandrine Mouchet

Photos de Marie Genel

Retrouvez cet article dans Rose Magazine (Numéro 20, p. 76)