Les perturbateurs endocriniens peuvent se stocker dans nos graisses

Le tissu adipeux peut se comporter comme une véritable éponge, et devenir un réservoir à polluants. Des substances potentiellement toxiques qu’il pourrait libérer en petites quantités tout au long de la vie.

Les perturbateurs endocriniens sont stockés dans nos graisses - roseup association

Dans les plastiques des biberons, les emballages alimentaires… Les perturbateurs endocriniens sont partout. Ces polluants capables de mimer les effets des hormones, bloquer leurs effets ou limiter leur production, contaminent les nappes phréatiques, les sols mais aussi notre organisme. Pire, ce dernier les stocke. « Le tissu adipeux pourrait être un réservoir de perturbateurs endocriniens », révèle le Pr Nicolas Chevalier, responsable du service d’Endocrinologie-Diabétologie et Reproduction du CHU de Nice qui étudie la toxicité des perturbateurs endocriniens.

En effet, la littérature scientifique démontre que les polluants organiques persistants, les POPs, (substances difficilement dégradées et qui ont une longue durée de vie), comme certains pesticides ou les retardateurs de flamme ont une affinité particulière pour les graisses. Ces substances s’attachent aux lipides et s’accumulent dans le tissu adipeux. Ces polluants sont ainsi retrouvés dans les graisses animales (bœuf ou poissons gras notamment) et contaminent toute la chaîne alimentaire, et in fine l’homme. En raison de ce phénomène de bioaccumulation, notre organisme stocke ces molécules à des taux non négligeables, même si elles sont présentes à de faibles doses dans l’environnement ou l’alimentation. Ce phénomène explique également pourquoi des traces de pesticides interdits depuis plus de 30 ans sont encore retrouvées chez l’être humain.

Libération continue

On pourrait imaginer que cette accumulation dans les graisses joue un rôle protecteur pour les organes et le système hormonal en empêchant les polluants de circuler dans l’ensemble de notre organisme. Mais en réalité ces POPs ne restent pas piégés éternellement. « Le tissu adipeux n’est pas seulement une éponge qui permet de stoker, et éviter ainsi une exposition aiguë aux polluants. Il n’est pas inerte : il peut les relarguer dans la circulation sanguine, comme il relargue des hormones », explique le Pr Chevalier. La libération de ces substances pourrait, notamment, avoir lieu lors d’une perte de poids importante. Des études réalisées chez des patients obèses révèlent une augmentation de leur concentration dans le sang au cours de l’amaigrissement. Conséquence : l’organisme humain pourrait être imprégné tout au long de la vie par ces POPs.

Lorsqu’elles sont libérées dans le sang, ces substances circulent librement dans les organes et peuvent bouleverser le fonctionnement du système hormonal. Une perturbation qui peut favoriser l’apparition de troubles métaboliques, tels que le diabète ou l’obésité. Une toxicité surtout démontrée chez le rongeur, mais les résultats chez l’homme convergent. Des travaux réalisés auprès d’infirmières américaines ont en effet montré un lien entre le diabète de type 21 et la présence dans le sang et les urines de PCB2, des agents chimiques utilisés dans les peintures ou en tant que lubrifiants dans les turbines. Des molécules dérivées du DDT, un insecticide classé cancérogène interdit dans les années 1970, ou encore les dioxines sont également associées à un risque accru d’obésité et de diabète, à en croire ces travaux. Néanmoins, association ne signifie pas lien de causalité. « Le rôle des perturbateurs endocriniens dans l’émergence de ces maladies est très difficile à mettre en évidence car elles sont multifactorielles. Reste que la génétique, la malbouffe ou la sédentarité ne permettent pas d’expliquer toute l’épidémie de diabète et d’obésité qui a lieu partout dans le monde », soulève le Pr Nicolas Chevalier.

Un lien avec le cancer qui reste à confirmer

Le lien entre POPs et cancer commence également à être étudié. Une équipe française de l’Inserm et de l’Université de Paris appartenant au laboratoire « Toxicité environnementale, cibles thérapeutiques, signalisation cellulaire et biomarqueurs » vient ainsi de publier une étude portant sur 91 femmes atteintes d’un cancer du sein. Les chercheurs ont relevé que la concentration de dioxine et de 2 autres PCB dans le tissu adipeux mammaire était associée à « la taille de la tumeur ainsi qu’au niveau d’invasion et au stade métastatique des ganglions lymphatiques » peut-on lire dans le communiqué de presse. Les femmes avec de plus grandes concentrations de PCB présentaient un risque plus élevé de récidives. Enfin, chez les femmes en surpoids, on observait « une association entre la présence de métastases distantes et la concentration en dioxine. »

Des résultats préliminaires à prendre toutefois avec des pincettes. Encore une fois : corrélation n’est pas causalité. Un point sur lequel insiste Xavier Coumoul, coordinateur de l’étude : « Si elle ne permet donc pas de tirer des conclusions fermes sur le lien entre POPs et agressivité du cancer du sein, elle propose en revanche une piste inédite, en particulier chez les patientes en surpoids. Cette piste devrait être explorée par de futures études impliquant un plus grand nombre de patientes pour offrir des résultats statistiques plus représentatifs »

Les fœtus et les enfants sont les plus vulnérables

Notre vulnérabilité aux perturbateurs endocriniens évolue au cours de notre vie : les fœtus et les nourrissons sont particulièrement sensibles. Si la libération des POPs intervient pendant la grossesse ou l’allaitement, les répercussions pourraient donc être d’autant plus graves. Or, les polluants persistants sont retrouvés dans le lait maternel des femmes allaitantes, et sont même détectés dans le placenta. La perturbation du système hormonal au cours de ces périodes critiques peut altérer la fonction sexuelle et la reproduction (altération de la qualité du sperme par exemple), favoriser l’apparition de troubles métaboliques plus tard dans la vie, mais aussi contribuer au développement de cancers hormono-dépendants (sein, ovaire, testicule) à l’âge adulte. « Il a par exemple été démontré qu’à l’âge adulte, les femmes exposées in utero à des taux élevés de DDT ont 4 fois plus de risque de cancer du sein que les autres », indique le Pr Patrick Fénichel, ancien chef de service d’Endocrinologie-Diabétologie et Reproduction du CHU de Nice, ajoutant qu’un surrisque de cancer du sein est également observé chez les femmes exposées au PCB dans le ventre de leur mère (lire notre article « On sous-estime la part des perturbateurs endocriniens ») .

L’endocrinologue s’apprête d’ailleurs à étudier plus en détail le lien entre la survenue du cancer et les POP. « Nous allons doser les taux d’une quinzaine de pesticides, les dérivés polybromés, les retardateurs de flammes ou encore certains PCB dans le sang de femmes enceintes prélevées il y a plus de 20 ans. Ces résultats seront ensuite croisés avec les registres du cancer de la région afin d’évaluer leur risque de cancer du sein », décrit-il.

Et les autres perturbateurs ?

Toutefois, ces POP ne sont pas les seules menaces. Des molécules dégradées facilement par le corps humain ou dans l’environnement représentent, elles aussi, un danger. Le Bisphénol A (BPA), est l’exemple le plus connu. Utilisé massivement dans le plastique, le BPA est soupçonné d’entraîner des troubles de la reproduction, le diabète et l’obésité. L’implication de ce composé chimique dans le développement du cancer du sein ou de la prostate est également soupçonnée. Pour ces raisons, la France a décidé de l’interdire dans tous les emballages alimentaires depuis 2015. Mais cela n’a pas résolu le problème : les substituts mis au point par l’industrie du plastique (BPS ou BPF) seraient encore plus toxiques, à en croire les dernières études scientifiques.

Enfin, les scientifiques rappellent que nous ne sommes pas exposés qu’à un seul type de perturbateurs endocriniens. Chaque jour, tout au long de notre vie, nous inhalons ou ingérons un mélange de perturbateurs endocriniens. Un cocktail de molécules dont les méfaits peuvent parfois surpasser la toxicité individuelle de chaque agent chimique. Prévoir les interactions entre les centaines de perturbateurs endocriniens présents dans notre environnement représente un véritable défi pour les scientifiques.

Anne-Laure Lebrun

1. Le diabète de type 2, aussi appelé « diabète non insulinodépendant », touche principalement les personnes obèses et de plus de 40 ans.

2. Polychlorobiphényles