Prune Nourry son art de son expérience du cancer

Soignée en 2016 pour un cancer du sein, la plasticienne française est devenue, le temps de ses traitements, sujet de son propre travail. Une démarche artistique qu’elle a filmée. Cela donne l’étonnant Serendipity. Une œuvre qui parle à toutes…

Soignée en 2016 pour un cancer du sein, la plasticienne française est le sujet de son propre travail. Une démarche artistique qu’elle a filmée en documentaire : Serendipity. Une œuvre qui parle à toutes--RoseUp Association Face aux cancers osons la vie-Léa Crespi

Quand sa gynécologue lui annonce son cancer au téléphone, en juin 2016, Prune Nourry est quelque part en Chine. La jeune plasticienne française de 31 ans, internationalement reconnue, filme l’enterrement de sa dernière création : cent huit petites filles chinoises de terre cuite, les Terracotta Daughters*. Une œuvre saisissante, inspirée de la célèbre armée de soldats de terre cuite de Xi’an. L’annonce de sa maladie la renvoie instantanément à son art. Il y est souvent question du corps, en particulier féminin, des manipulations et des violences dont il est l’objet… La jeune femme y voit un signe. Touchée au sein, elle décide pour la première fois de se choisir comme sujet et, en performeuse, de chroniquer face caméra toutes les étapes de ses traitements. Résultat, un film culotté, cathartique. Poétique. Son titre, Serendipity (« sérendipité »), signifie la capacité ou l’art de faire une découverte… par hasard. Rencontre avec une artiste que rien n’arrête.

« J’aimerais avoir le pouvoir de guérir avec mes mains. C’est pour ça que je fais de la sculpture » PRUNE N.

Y a-t-il une forme de soin et même de guérison par l’art ?

Prune N. : Un ami m’a demandé un jour : « Si tu avais un pouvoir secret, ce serait quoi ? » Je lui ai répondu : « J’aimerais pouvoir guérir avec mes mains. » C’est pour ça que je fais de la sculpture.

Quand j’ai appris ma maladie, je me suis demandé si elle était venue à moi ou si je l’avais créée. Je n’ai pas choisi l’option culpabilisante. J’ai préféré la transformer, en faire un autre projet, une matière pour créer. Filmer les couloirs, les soignants, tout ce qui se passait autour de moi, a détourné mon attention. Je pensais plus au focus de la caméra pendant l’opération qu’à la douleur d’une piqûre. Me dire « Action ! » à moi-même m’a permis d’être dans une forme de proaction. Pas dépendante. Alors même que tout vous ramène à ça. Quand vous êtes malade, vous êtes allongé les deux pieds en avant, et il faut attendre, et encore s’allonger, faire confiance, lâcher prise… J’ai vite saisi la nécessité d’être patient quand on est patient, et aussi l’importance de l’empathie dans la relation soignant-soigné.

Qu’avez-vous ressenti à l’annonce de votre cancer ?

C’est arrivé à un moment où je me sentais très fatiguée, je préparais une grosse exposition, je voyageais tout le temps. Alors même que je travaille beaucoup sur l’anatomie, le corps, je pense que j’ai perdu le mien en chemin. Il a fallu que je sois malade pour comprendre que la santé, c’est tout. Nous sommes un tout. Pas seulement une succession d’organes, mais un corps relié à l’âme. La maladie fait partie d’une histoire. Cette vision holistique me parle. Et une fois que j’ai accepté cette maladie, avec son risque de mortalité, les choses ont été plus simples. Cela m’a poussée à me reconnecter avec mon corps tel qu’il est, encore plus maintenant qu’il est plein de cicatrices.

« La maladie ? Je l’ai transformée en matière pour créer » PRUNE N.

Avez-vous eu envie de célébrer la fin de vos traitements ?

Oui, lors d’une performance publique au cœur de Manhattan, j’ai invité mes amis et ma famille à allumer les bâtonnets d’encens qui recouvraient entièrement l’Amazone, une sculpture de cinq mètres de haut en béton et aux yeux de verre. Au moment de ma reconstruction, quand le chirurgien a dessiné ses repères sur mon corps, j’ai eu l’impression de passer de la sculpteure à la sculpture, en tant qu’objet. Avec l’Amazone, j’ai repris la main. Les bâtonnets d’encens qui la piquaient complètement étaient là comme autant d’aiguilles d’acupuncture, et les voir partir en fumée a été un symbole de guérison. Puis j’ai cassé son sein, comme un acte de réappropriation de mon corps. Par ce geste cathartique, je redevenais sculpteure.

MINIBIO

1985 : Naissance à Paris.
2006 : Diplômée de l’École Boulle.
2007 : Premier coup d’éclat avec ses Bébés domestiques, sculptures hybrides, mi-humaines,
mi-animales.
2011 : Elle s’installe à New York.
2019 : Sortie en salle de Serendipity.

Dans votre film, il y a une scène très émouvante avec Agnès Varda vous aidant à couper votre tresse…

J’avais cette natte depuis plus de dix ans. Devoir la couper était un vrai rite de passage, qu’Agnès m’a aidée à traverser. Comme moi, elle avait coupé sa tresse à un moment important de sa vie. Nous n’avions pas prévu de filmer ce moment d’ailleurs, mais on l’a fait toutes tremblotantes. On ne savait pas encore qu’Agnès était malade (la réalisatrice est décédée le 29 mars 2019, ndlr). Ensuite, Catherine, la coiffeuse de son plateau, m’a fait une coupe à la Cléopâtre. Une coiffure qui pourrait ressembler à une perruque, au cas où je perdrais mes cheveux. Mais, finalement, j’ai préféré les foulards, qui me ressemblaient plus.

Angelina Jolie est coproductrice de votre film, comment l’avez-vous rencontrée ?

Des amis communs nous ont présentées, et Angelina m’a demandé comment elle pouvait m’aider. Comme elle, j’ai ce désir de sensibiliser les femmes. Serendipity porte l’idée d’un combat contre la maladie, difficile mais nécessaire. J’aimerais qu’il devienne un outil pour les patientes et les médecins. Il est dédié « à toutes les femmes guerrières », ce qui renvoie à la symbolique des Amazones, qui se coupaient le sein pour mieux manier leur arc. Le sein est un des symboles de la féminité. Quand on vous ampute de l’un d’eux, comment vous sentir une femme de l’intérieur sans être trop affectée par cette opération ? Après ma mastectomie, j’ai voulu me voir dans le miroir de la salle de bains, à l’hôpital. J’ai regardé ce que j’avais perdu. La sensation était irréelle : je n’avais plus mon sein, mais je le sentais. Je me suis dit : « OK, je ne pourrai plus rien faire avec celui-là, mais heureusement il me reste l’autre. » Quand on passe par là, on pense d’abord à sa survie. Les effets secondaires psychologiques surviennent ensuite. Comme la relation entre femme, cancer et sexualité, par exemple, dont on ne parle pas assez.

Vous êtes maman depuis le printemps dernier. Félicitations…

Cette fois, ce n’est pas une sculpture, une création ; c’est un être indépendant. Et c’est un miracle, mais pas au sens religieux. C’est le miracle de la nature, de la vie qui se perpétue. Après la chimiothérapie, mon test de fertilité n’était pas très bon. J’ai aussi eu des kystes aux ovaires, causés par le tamoxifène. Tout cela ne me semblait pas très prometteur pour avoir un premier enfant à 34 ans. Pour aider mon corps à se régénérer, j’ai fait un jeûne thérapeutique de vingt et un jours. Un temps symbolique. Finalement, je suis tombée enceinte sans avoir à recourir à mes ovocytes, comme si j’avais donné la permission à mon corps.

* Il est prévu que ses Terracotta Daughters soient excavées en 2030, sous la houlette d’une équipe d’archéologues.

Où voir Serendipity ?

Disponible à l’achat et à la location sur Canal VOD.
Durée : 1 h 14.

Céline Dufranc

Photo Léa Crespi

Retrouvez cet article dans Rose Magazine (Numéro 19, p. 32)