Course solidaire : mais pourquoi court-on?

En équipe, en famille, en groupe… Toute l’année, des foules courent contre le cancer, la mucoviscidose, le sida. Mais pourquoi "courir" ? L’analyse du philosophe Pierre Le Coz.

Courir contre le cancer

Courir pour créer du lien social

« On court ensemble. On s’inscrit souvent dans un groupe d’amis, une « team » d’entreprise : on crée ainsi du lien entre participants. C’est le contre-pied du jogging des années 80, où on trimbalait son corps, seul, dans un accoutrement particulier, un jogging, une casquette… Aujourd’hui, on habille son individualisme de moralité: on avance tous dans le même sens, avec des valeurs communes affichées. »

On court pour une cause

« Souvent, les courses sont liées à des levées de fonds pour aider la recherche médicale. Il est plus valorisant de s’inscrire à un événement sportif solidaire que de juste signer un chèque! Cela rend visible un engagement. Les stars chantent et mettent, littéralement, en scène leur générosité, comme pour les Restos du cœur. Les anonymes mettent en scène leur engagement à travers une aventure sportive, une épopée. D’ailleurs, on se photographie, on tweete, on partage beaucoup durant ces épreuves. »

La course à pied pour reconquérir la ville

« Le sport traduit un désir d’authenticité. Ces épreuves sont en général urbaines. Elles stoppent les voitures, se réapproprient l’espace. Dans la foulée de la course, on oppose le spontané à l’artificiel, l’écologique au toxique. »

La course solidaire pour conjurer la maladie

« Courir des dizaines de kilomètres, pour un néophyte, s’avère très éprouvant physiquement. C’est un chemin sacrificiel à travers lequel le bien-portant dit à son ami malade: je cours pour toi, je souffre pour toi, j’exprime ma solidarité. Et, à la fois, je conjure la maladie: la souffrance a quelque chose de purificateur. »

Courir pour accomplir un rituel

« C’est une manière laïque de composer du symbolique. On rompt avec le monde profane, on se retrouve en tête-à-tête avec soi-même dans une relation cruciale. On se découvre à travers la mise à l’épreuve de soi. Croyant ou pas, il est difficile de se libérer du « sentiment religieux », d’un regard « autre » porté sur soi. Quand je cours, je ne suis pas tout seul. Courir devient un mouvement spirituel. »

La course à pied pour « reprendre la main » quand on est malade

« Le malade n’a plus de prise sur son corps qui le trahit (le cancer est l’ennemi intérieur), son corps qui s’épuise et s’altère à cause des traitements. Il n’a plus de prise sur sa vie sociale (il est en arrêt maladie), ni même sur son temps, qui se dissout dans celui de l’hôpital. En courant, en choisissant un dépassement, il reprend le pouvoir sur son corps et, par extension, il gagne le sentiment d’être maître de sa vie. C’est une revanche. Il se prouve qu’il ne part pas à la dérive, qu’il n’a pas renoncé. Courir, c’est s’affirmer comme un être vivant. »

Courir contre le cancer, c’est avancer

« Le cancer est une série de pertes, d’effacements. On perd une partie de soi lors d’une ablation, on , ses ongles, ses poils, les muscles fondent, la peau se flétrit. On « recule ». On se dégrade. Courir, c’est se placer à nouveau dans le sens du courant. Vers l’avenir. »

Propos recueillis par Céline Lis-Raoux

A LIRE

Le Gouvernement des émotions et L’art de déjouer les manipulations de Pierre Le Coz, éd. Albin Michel.