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Cancer du sein : Elles ont fait le choix de retirer leur sein non malade

{{ config.mag.article.published }} 20 mai 2019

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@Fotos593

Elles ont subi une première opération qui les a rendues amazones. Elles réclament l’ablation de leur second sein, mais doivent se battre pour cette liberté.

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« La première fois que j’ai évoqué mon désir de me faire enlever le deuxième sein, on m’a regardée comme si j’avais perdu la raison », raconte Marie-Laure. Cinq années de combat plus tard, elle est toutefois en passe d’obtenir gain de cause. L’ablation de son sein droit est programmée pour la fin de l’année. Sylvie, en revanche, a réclamé en vain celle de ses deux seins dès son premier cancer, cinq ans avant une récidive : « On m’a répondu qu’en France on n’enlevait pas un organe sain. » Logique, indique Séverine Alran, chirurgienne au groupe hospitalier Paris-Saint-Joseph : « Les médecins sont formés pour soigner et réparer. L’ablation d’un sein non malade, sans risque génétique, n’est pas une indication médicale. En plus, c’est une amputation : un geste symbolique très fort, auquel le personnel médical ne se résout généralement qu’en dernier recours. » Mais cette explication n’empêche pas le Dr Alran de s’interroger : « Si on procède à la reconstruction d’un sein pour permettre aux femmes de retrouver une certaine symétrie, on devrait également admettre, au nom de ce même besoin de symétrie, le désir d’ablation du second sein quand le premier a déjà été retiré. » Sauf que ce n’est pas dans les habitudes médicales françaises. « Les Américains sont plus pragmatiques, reconnaît Claire Sénéchal, gynécologue à Bordeaux. Les femmes qui font le choix de l’ablation pour éviter le risque d’un nouveau cancer et les frais faramineux d’une chimiothérapie trouveront donc plus facilement un chirurgien. »

Chez nous – la preuve avec Marie-Laure –, seules les plus tenaces y parviendront. « Si une femme réitère sa demande et si, grâce à un suivi psychologique, on s’assure qu’elle a parfaitement conscience des enjeux de ce geste, alors on peut envisager de l’accompagner dans ce projet », confirme Séverine Alran. Surtout quand « on » est une femme : « Selon de récentes études américaines, souligne Claire Sénéchal, les chirurgiennes seraient plus enclines que leurs homologues masculins à accepter l’ablation du second sein en l’absence d’indications médicales. »

Pourquoi ? Sans doute parce que les femmes n’associent pas forcément cet organe à leur sexualité, ou même à leur féminité, tandis que les hommes entretiennent le plus souvent un rapport fantasmatique avec nos poitrines.

Ne plus mentir

« Dans l’imaginaire masculin, les seins sont associés à l’érotisme et à la maternité, confirme le philosophe du corps Bernard Andrieu. Certains hommes considèrent donc qu’une femme sans seins n’est pas une femme. Ou qu’elle constitue une menace pour leur virilité, à l’image du garçon manqué – qui se pose d’égal à égal – ou de l’amazone. » Des propos qui font écho au ressenti de Sylvie : « J’ai parfois l’impression qu’avoir des seins est un attendu social et sexuel. Et que mon désir d’ablation contrarie le dogme selon lequel une femme sans poitrine ne peut être désirable. Moi, ce que je réclame, c’est juste le droit de disposer de mon propre corps ! » Même chose pour Myriam : « Je n’ai pas envie de porter de prothèse, ni de passer par une très lourde opération de reconstruction par grand lambeau dorsal. » Mais à cela s’ajoute aussi chez elle une volonté de tourner la page, ce qui passe par la disparition pure et simple de tout ce qui lui rappelle la maladie : « Le sein qui me reste, je l’ai pris en grippe. Cet organe est irrémédiablement associé à la maladie, désormais. »

« Certains hommes considèrent donc qu’une femme sans seins n’est pas une femme »

Cette angoisse à l’idée de développer un nouveau cancer, même en l’absence d’antécédents familiaux et de prédispositions génétiques, est elle aussi fréquente. Mais elle est loin d’être systématique. La plupart de celles qui souhaitent se faire retirer le deuxième sein parlent plutôt de réappropriation de soi. Témoin Marie-Laure, pour qui l’ablation et le refus de la reconstruction répondent à une démarche d’affirmation identitaire : « J’ai besoin d’être en accord avec moi-même, que mon corps témoigne de ce que j’ai vécu et montre ce que je suis désormais. » Une exigence d’authenticité également mise en avant par Arlette, qui avait « l’impression de mentir » lorsqu’elle portait sa prothèse. Et qui, depuis qu’elle a été opérée, se dit enfin réconciliée avec elle-même, soulagée de ne plus avoir à faire semblant d’avoir une poitrine : « Je peux de nouveau me regarder dans le miroir », poursuit cette femme qui ne supportait plus la vision de son buste asymétrique. « L’asymétrie est inesthétique, renchérit Marie-Laure. On ne sait plus quels vêtements choisir et on enrage quand on voit son unique téton pointer soudainement ! »

Marie-Laure et Arlette avaient une poitrine peu volumineuse, ce qui explique peut-être la relative facilité avec laquelle elles ont fait le deuil de leur premier sein et envisagé l’ablation du deuxième. « Je n’ai jamais investi dans mes seins, ni dans ma féminité, ni dans ma sexualité », confirme Marie-Laure, tandis qu’Arlette, depuis qu’elle est entièrement plate, cultive avec plaisir son nouveau look de femme androgyne : « Je suis féminine à la Jane Birkin ! » Les deux femmes ont aussi en commun d’avoir à leurs côtés un compagnon de longue date qui les a toujours soutenues dans leur combat. Ce que ne font pas tous les conjoints… Et Bernard Andrieu de rappeler que « l’absence de poitrine chez leur partenaire renvoie certains hommes à leurs propres angoisses de castration ».

Des angoisses que Sylvie, aujourd’hui célibataire, a décidé d’ignorer : « Je sais que des hommes ont pu aimer mon corps et qu’en l’absence de seins, cela ne va pas être facile. Mais aujourd’hui j’ai envie d’être aimée pour ce que je suis, avec ou sans poitrine. En me battant pour obtenir l’ablation de mon second sein, j’ai l’impression d’entrer en résistance. De ne plus laisser le regard des autres, ni le cancer, dicter mes choix. »

Ingrid Seyman

Retrouvez cet article dans Rose Magazine (Numéro 16, p. 64)


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