L’allaitement ne constitue en rien une étape obligatoire de la maternité. Chaque femme vit la sienne à sa manière. Mais, pour certaines, il s’agit d’un acte important, voire d’une revanche quand la maternité arrive après un cancer du sein.
« J’étais déterminée à allaiter et je l’ai fait pendant deux ans et demi. Le cancer avait gagné sur mon sein droit, mais je reprenais le pouvoir avec mon sein gauche. C’était à la fois merveilleux et puissant », relate Caroline, devenue maman en 2019, après avoir eu un cancer du sein en 2013.
« Le cancer avait gagné sur mon sein droit. Mais je reprenais le pouvoir avec mon sein gauche » – Caroline
Juliette, quant à elle, a découvert son cancer alors qu’elle allaitait son premier enfant, en 2019. « C’était un cancer non infiltrant, je n’ai pas eu d’autre traitement que la chirurgie et j’ai pu poursuivre mon allaitement encore trois mois après l’opération, avec mon sein restant », explique-t-elle. Elle a ensuite allaité sa fille née en 2022 pendant deux ans et demi. « Je ne voulais pas que le cancer me retire ce privilège. Au-delà de l’aspect nourricier, l’allaitement a été une façon de créer du lien, de me sentir maman », appuie Juliette.
Quelques contre-indications à l’allaitement
Les seules contre-indications qui existent au fait d’allaiter après un cancer sont relatives aux traitements et au suivi médical. Par exemple, effectuer une IRM est compliqué, car en période d’allaitement interpréter les images s’avère très difficile.
Il faut savoir aussi que « des produits de chimiothérapie peuvent rester jusqu’à un an dans l’organisme. En général, nous conseillons donc d’attendre deux à trois ans avant de se lancer dans un projet de grossesse, et d’en discuter avec son oncologue. Passé ce délai, il n’y a plus aucun risque de transmission au bébé par l’allaitement », assure Dr Aliette Dezellus, gynécologue médicale à l’Institut de cancérologie de l’Ouest, à Nantes.
Suspendre l’hormonothérapie pour allaiter
Pour celles concernées par une hormonothérapie, c’est plus complexe. La seule solution est de faire une pause, « car ce traitement n’est pas compatible avec l’allaitement », signale Aliette Dezellus. Mais « nous, les médecins, n’aimons pas qu’elle dure plus de deux ans, alors nous négocions avec nos patientes leur date de reprise ».
La période d’arrêt peut varier en fonction du type d’hormonothérapie prescrit. « Avec le tamoxifène, il faut attendre une période de “wash out” [temps d’élimination d’une substance dans le sang, ndlr] avant de s’exposer à la grossesse, c’est pourquoi on peut proposer un changement d’hormonothérapie, pour gagner quelques mois, mais il y a parfois des effets secondaires. De fait, on ne le propose pas systématiquement, tout dépend de la situation et du pronostic », complète la spécialiste.
Quoi qu’il en soit, les dernières études sur le sujet sont rassurantes : une pause dans l’hormonothérapie n’augmente pas le risque de récidive, ni la survenue d’un nouveau cancer.
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« L’allaitement sur un seul sein ne pose aucun problème »
Une fois ces questions réglées, Véronique Darmangeat, consultante en lactation IBCLC2 (International Board Certified Lactation Consultant), rappelle que « l’allaitement sur un seul sein ne pose aucun problème. Un bébé tète souvent et efficacement dès la naissance ».
« Quand une mère a des jumeaux, personne ne lui dit qu’il lui faudrait quatre seins, souligne encore Célia Levavasseur, pédiatre et diplômée en lactation. L’essentiel est de se faire confiance et de ne pas écouter des proches ou des soignants mal formés à ce sujet. »
Peu de modèles auxquels se référer
Plus facile à dire qu’à faire. En premier lieu parce que les femmes ont encore du mal à trouver des modèles auxquels se référer. « Ma gynécologue m’avait dit que c’était possible, mais je n’avais aucune femme autour de moi qui allaitait avec un seul sein, raconte Caroline. J’ai dû faire des recherches de mon côté, à travers des livres, des documentaires ou en contactant des associations spécialisées dans la lactation [voir encadré, ndlr]. »
Cet échange d’expérience avec des pairs est pourtant primordial, d’abord pour se rassurer. Raison pour laquelle le Dr Dezellus n’hésite pas à mettre certaines de ses patientes en relation. Reste la problématique de la formation des personnels, encore non réglée, déplore Véronique Darmangeat : « Dans nos maternités françaises, le personnel n’est pas assez formé, et beaucoup d’allaitements démarrent mal à cause de mauvais conseils. »
Ressources et bonnes pratiques
Heureusement, il existe des solutions ! Des associations spécialisées, telles que La Leche League (LLL) et Solidarilait (voir encadré), proposent diverses formes d’accompagnement, ponctuel ou régulier.
Les centres de protection maternelle et infantile (PMI) peuvent aussi proposer des consultations gratuites avec du personnel formé (infirmières, médecins, psychologues…). Il est aussi possible de prendre rendez-vous auprès de sages-femmes formées à l’allaitement ou de conseillères en lactation.
Encore faut-il trouver celles qui sauront vraiment vous écouter. Céline a joué de malchance. Devenue maman en 2023, elle ne pouvait allaiter que d’un sein à la suite d’une radiothérapie reçue en 2019 (il arrive que les rayons diminuent, voire suppriment, la production de lait). D’emblée, les soignants, qui estimaient qu’un unique sein ne suffisait pas à nourrir son enfant, lui ont conseillé l’allaitement mixte (à la fois au sein et au biberon).
À sa sortie de la maternité, elle s’est trouvée seule avec un bébé qui avait un problème de succion. « L’allaitement s’est avéré très compliqué. Je suis donc allée voir une sage-femme conseillère en lactation. » Loin d’être un soutien, cela a été une épreuve dont elle garde un souvenir amer, et coûteux : « J’ai payé 120 euros la consultation de deux heures pour m’entendre dire que je faisais n’importe quoi… »
Prudence avec les compléments alimentaires
Mais Céline n’a pas lâché l’affaire, d’autant plus que sa fille souffrait aussi d’un RGO (reflux gastro-œsophagien) important et n’acceptait que le sein. Elle a alors essayé tous les compléments alimentaires possibles pour stimuler sa lactation, jusqu’à tomber sur le bon. « J’ai même pu faire don de mon lait à un lactarium pour des enfants prématurés et je donnais parfois plus que certaines femmes avec deux seins ! » se souvient-elle.
Attention tout de même : mieux vaut consulter avant de se lancer dans la quête de son complément alimentaire, car toutes les compositions ne sont pas sans risque : « Celles contenant des phytoestrogènes sont déconseillées. Si la patiente a un doute, il faut qu’elle se renseigne auprès de son gynéco ou de son oncologue », avertit le Dr Dezellus.
« Je donnais parfois plus de lait que certaines femmes avec deux seins ! J’ai même pu en faire don à un lactarium » – Céline
Léa aussi a rencontré des réticences à la maternité quand elle a mis son bébé au sein, dès le jour de son accouchement. « On a voulu me proposer de compléter avec des biberons de lait en poudre avant même que j’essaie ! Mais j’ai choisi de faire confiance à mon enfant et à mon corps. »
Elle a été gardée plus longtemps que prévu à l’hôpital, à la demande du personnel soignant, qui souhaitait vérifier que son bébé se nourrissait correctement et prenait du poids. Ce qu’elle a mal vécu : « Quand on a déjà des doutes, cela déstabilise. Et on vous rappelle ainsi que la maladie a encore un impact fort sur votre vie, au risque de briser le lien avec votre enfant… »
Une fois sortie de la maternité, la jeune femme a réussi à allaiter sans avoir recours à des compléments. Elle a seulement consulté une ou deux fois une conseillère en lactation pour apprendre à varier les positions d’allaitement avec un coussin et remédier à un début de plagiocéphalie (déformation du crâne) chez son enfant.
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En cas de rechute du cancer pendant l’allaitement
Quid des mamans touchées par une récidive de cancer pendant l’allaitement ? La discussion avec les médecins se fait alors d’autant plus essentielle que le sujet est particulièrement sensible pour une maman. Cela demande de part et d’autre de l’écoute, de la compréhension, de la psychologie.
Tout ce que Myriam aurait souhaité et qu’elle n’a pas trouvé quand on lui a annoncé une rechute, en 2024. Elle a alors fait le choix de s’entourer d’une sage-femme formée à l’allaitement et d’une doula, et de consulter LLL (voir encadré). « J’ai pu finalement allaiter trois mois de plus que ce que les médecins me disaient. J’ai même donné ma dernière tétée le matin de ma première chimio. J’ai alors bien expliqué la situation à mon enfant, et il n’a plus jamais réclamé de nouvelle tétée », détaille-t-elle.

Pour faire son deuil de l’allaitement, Myriam a également choisi de faire une belle séance photo pour garder un souvenir de ce moment précieux.
Pour Anne Lucas, puéricultrice dans un centre de PMI à Paris, la réappropriation de son corps après un cancer, notamment après un cancer du sein, est une phase clé : « Lorsqu’on a été mutilée, le rapport à son image et à la maternité peut être complexe. J’invite donc les femmes qui tombent enceintes après la maladie, et qui souhaitent allaiter, à masser, au dernier trimestre de grossesse, aussi bien le côté du sein traité ou retiré que le sein intact. Pour se réapproprier sa poitrine telle qu’elle est, et surtout pour se préparer au futur contact physique avec le bébé. » Le moment le plus approprié à cet exercice ? « Le matin, en prenant sa douche », conseille-t-elle.
Changement de volume du sein qui allaite
Par ailleurs, lorsque l’allaitement ne se fait que d’un sein, celui qui est sollicité va prendre un volume parfois beaucoup plus important que l’autre. Pour rééquilibrer visuellement sa poitrine, Caroline s’est procuré avant son allaitement une prothèse pour son sein droit, lequel avait pu être conservé grâce à une tumorectomie, mais qui ne pouvait lui servir à allaiter.
Cette asymétrie ne dure cependant pas : « Le sein reprend sa forme initiale environ un an après le sevrage », précise Véronique Darmangeat.
Dispositif d’aide à la lactation
Enfin, pour les femmes qui veulent mettre leur enfant au sein, pour le nourrir, le bercer, le calmer, etc., mais qui ne peuvent pas lui donner de leur lait, il est possible d’utiliser un dispositif d’aide à la lactation.
« Cela ressemble à un biberon, mais sans tétine. À la place, il y a une sonde fine et souple dont l’embout peut être scotché près du mamelon et que l’enfant peut alors téter tout à fait normalement », indique encore la consultante. Et de souligner que, « à partir du moment où il y a un mamelon, on peut mettre le bébé au sein, le maternage lié à l’allaitement est possible ».
L’important est d’avoir conscience qu’on a le choix et qu’on a même la possibilité d’échouer. « Chaque cancer est unique, et chaque allaitement l’est aussi ! Il faut s’écouter et ne pas s’acharner si ça ne fonctionne pas », conclut Juliette.
INFOS +
• À voir : le documentaire d’Angèle Marrey, Bénissez nos seins, disponible sur la plateforme : On.Suzane
• À lire : Seins. En quête d’une libération, de Camille Froidevaux-Metterie, éd. Points, 2022.
• À consulter : Le compte Instagram : @par_tous_les_seins, dédié aux problématiques des femmes et de leurs seins ainsi que les sites de La Leche League et de Solidarilait.
Par Marie Frumholtz
Retrouvez cet article dans Rose magazine n°29
