Chirurgie mammaire des femmes sans-papiers, avant-goût du débat sur l’AME

A quelques jours des débats autour de la réforme de l'Aide Médicale d'État (AME), des voix s'élèvent pour dénoncer des femmes sans papiers venues en France pour se refaire les seins au frais du contribuable. Info ou intox ?

L'hôpital Delafontaine prend en charge une population souvent déshéritée - roseup association
Mme D., vietnamienne, était attendue le matin. Un interprète était prévu, mais la patiente est finalement venue l'après-midi. Le Dr Gaujal (au centre) et Marine, l'assistante du service (à droite) se sont démenées pour trouver un traducteur disponible par téléphone. @Julien Pebrel Myop

Le gouvernement veut réformer l’AME (Aide Médicale d’État). Ce dispositif, destiné aux étrangers en situation irrégulière sur le territoire depuis au moins trois mois, représente environ un milliard d’euros de dépenses par an. « Seulement » 500 millions d’euros par an, avant 2010. Une hausse qui s’explique par la forte augmentation du nombre de migrants sans titres – deux tiers des demandeurs d’asile étant déboutés. Selon les derniers chiffres connus, on compterait 311.000 bénéficiaires de l’AME.

« Opérations de confort »

Interrogé sur le plateau de CNews, Stanislas Guérini, patron de LREM, dénonçait les abus nombreux qui expliquent, selon lui, l’explosion des dépenses. Et de citer comme unique exemple et acmé de la fraude « l’aide médicale d’état qui finance des prothèses mammaires ».

Interview de S. Guérini sur CNews

La veille, le journal Les Échos, citait le même exemple. Contactée par Libération, la journaliste des Échos précise qu’il ne s’agissait pas d’une déclaration officielle: « J’ai entendu deux ministres évoquer l’AME sous les mêmes termes, à deux moments différents. Ils ne sont pas spécialistes, mais ils ont parlé des Géorgiens qui viennent en France et ont dit qu’il y avait des abus avec la prise en charge des prothèses mammaires, qu’il y avait des opérations de confort. Cela semblait sorti d’une réunion ou du Conseil des ministres ». A quelques jours du début des débats à l’Assemblée Nationale, la machine de communication est donc lancée. On tremble déjà dans les chaumières à l’idée des milliers de femmes géorgiennes déferlant en France pour se faire installer le décolleté de Pamela Anderson, le tout payé rubis sur l’ongle par nos impôts… 500 millions d’euros de prothèses, ça en fait des opérations indues!

L’AME ne prend pas en charge la chirurgie esthétique

Mais, au fait, des prothèses mammaires remboursées par l’AME ? Est-ce possible ? Dans le cadre d’une opération de chirurgie esthétique, non. La chirurgie esthétique mammaire n’est pas remboursée en France (AME ou pas) – sauf dans des cas très rares comme l’asymétrie majeure, l’agénésie mammaire ou un syndrome malformatif, opérations qui n’excèdent pas quelques centaines de cas par an. La Caisse nationale d’assurance maladie confirme que « les soins médicaux et hospitaliers sont pris en charge à 100%, dans la limite des tarifs de la Sécurité sociale, pour les frais d’hospitalisation et d’intervention chirurgicale », dans le cadre de l’AME. Cela ne comprend que les implants mammaires « posés initialement au motif d’une chirurgie réparatrice pour raisons médicales ». Mais en aucun cas pour des raisons esthétiques.

Reconstruction: thérapeutique ou esthétique?

Pour replacer dans le contexte, monsieur Guérini s’élève donc contre les reconstructions mammaires post cancer du sein pour les femmes étrangères sur le territoire français.  Dès lors, on touche à une question plus morale que comptable : une reconstruction du sein après un cancer, est-elle considérée comme un acte thérapeutique ou un acte esthétique ? Soigner le cancer, acte médical pour toutes ; reconstruction post-mastectomie acte médical pour les françaises – mais « uniquement » esthétique pour les femmes étrangères ? Drôle de vision de la solidarité. Une vision d’autant plus éloignée de la réalité que l’important « reste-à-charge » lié à l’opération (lire notre article Cette chère reconstruction)  atteint près de 1400 euros en moyenne et décourage les femmes les plus modestes d’y avoir recours.

En Seine-Saint-Denis, médecins comme associations tombent des nues

Qu’en pensent les personnels sociaux et de santé – en première ligne dans l’attribution des AME ? Selon le dernier rapport de l’IGAS (2010), l’Hôpital Delafontaine en Seine-Saint-Denis figure parmi les principaux prescripteurs de soins sous AME en France. Le Dr Laetitia Gaujal y est chirurgienne, responsable de la sénologie depuis 2016 – et suit les patientes prises en charge pour des cancers du sein. A-t-elle connaissance de femmes sans papiers, déjà traitées de leur cancer à l’étranger et qui viendraient en France pour une bénéficier d’une reconstruction sans bourse délier ?
« L’immense majorité des femmes sont diagnostiquées de leur cancer ici. Souvent, hélas, très tard. Elles sont soignées, puis reconstruites, pour celles qui le désirent. Des femmes déjà traitées qui viendraient pour une reconstruction seule, cela existe, mais reste très, très rare. On parle d’une poignée de cas par an. Mais une reconstruction, ce n’est, de toutes façons, pas un geste « esthétique » ou de « confort ». Une ablation, c’est extrêmement traumatisant pour toutes les femmes, quelle que soit leur origine. D’ailleurs de nombreuses malades qui bénéficient de l’AME ne se font pas reconstruire : ces femmes sont en grande précarité, elles ne peuvent s’engager sur un processus qui dure une année, c’est une démarche lourde médicalement et lourde de conséquences.  Je peux l’affirmer, il n’y a dans cet hôpital aucun abus dans l’utilisation de l’AME parmi les femmes souffrant de cancer du sein ».

Amalgames et fantasmes

Toujours en Seine-Saint-Denis, Chloé Bodère est directrice d’Onco 93, antenne du réseau français destiné à aider les malades de cancer – notamment en situation de précarité. Elle l’assure, elle n’a jamais eu dans sa structure le moindre cas d’une femme réclamant l’AME pour bénéficier « uniquement » d’une reconstruction mammaire. Et regrette les amalgames et fantasmes: « J’entends parler ça et là de « tourisme médical » (comme l’a fait le Julien Denormandie, ministre de la cohésion du territoire sur le plateau de Bourdin direct) de gens qui sortiraient de l’avion et viendraient directement dans nos services d’urgence! Mais ces gens-là, s’ils existent, ne dépendent pas de l’AME qui ne concerne que les personnes présentes depuis plus de trois mois et en situation irrégulière sur le territoire. Un malade qui arriverait avec un visa touristique ne serait pas pris en charge par l’AME ! Il devrait attendre 3 mois expiration de son visa de touriste, puis 3 mois de plus sur le territoire sans avoir de papiers pour être éligible à l’AME. Donc 6 mois… Il existe un autre dispositif, la « Pass », qui permet aux malades qui n’ont pas de couverture sociale, une prise en charge immédiate – mais cela ne concerne que les gens en situation d’urgence vitale. Évidemment une chirurgie reconstructrice du sein n’en fait pas partie».

Alors les géorgiennes venant se faire refaire la poitrine avec nos impôts, info ou intox ? Même si certains cas d’abus marginaux peuvent exister, la réalité reste qu’il s’agit, avant tout, de femmes traitées pour un cancer du sein. Et, certainement pas d’une filière de profiteuses, déferlant par centaines, couteau entre les dents, dans nos hôpitaux surchargés pour bénéficier de chirurgie esthétique gratis.

Finalement, Stanislas Guérini, par voie de communiqué de presse, bat sa coulpe…

La comm’ politique bat son plein- alors que le débat parlementaire autour de la réforme des modalités d’attribution de l’AME n’est pas même encore commencé…

Céline Lis-Raoux