Vaccins anti-Covid-19 : le point sur leur efficacité chez les malades de cancer

Les premières études concernant l'efficacité de la vaccination contre le Covid-19 chez les personnes atteintes de cancer commencent à être publiées. Elles montrent que, si la majorité des malades répondent au vaccin, leur taux d'anticorps reste plus faible que dans la population générale, notamment en cas de cancers hématologiques. Quelle incidence sur leur protection face à la maladie ? Faudra-t-il prévoir une 3ème dose pour tous les malades ? On fait le point avec le Dr Jérôme Barrière, oncologue à la clinique Saint Jean de Cagnes-sur-Mer.

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Plusieurs études françaises ont été publiées ces derniers mois sur l’efficacité de la vaccination anti-Covid-19 chez les malades atteints de cancer auxquelles votre équipe a largement contribué. Pouvez-vous nous dire ce qu’on peut en conclure de façon globale ?

Le Dr Barrière étudie l'efficacité de la vaccination anti-Covid chez les malades de cancer - roseupassociation - rosemagazineDr Barrière : On observe que 90 à 95% des personnes atteintes d’un cancer solide développent des anticorps contre le SARS-Cov-2 après 2 doses de vaccins à ARNm. La plupart des études ont été faites avec le vaccin BioNTech/Pfizer.

Toutefois, leur taux d’anticorps est plus faible que celui de la population générale. Il y a également un grande hétérogénéité de réponses : certains malades répondent très bien avec des taux comparables à une personne non-malade, d’autres ont des taux très faibles1. Nous ne sommes pas encore en mesure d’identifier à l’avance les malades qui répondront moins bien. Toutefois, il apparaît que ce sont majoritairement des patients sous chimiothérapie ou présentant une maladie avancée.

Ça, c’est ce qu’on observe pour les cancers solides. Pour les cancers hématologiques, la situation est différente.

EN VIDÉO : Quelle est la différence entre un cancer solide et un cancer hématologique (ou du sang) ? Retrouvez la réponse à cette question et à bien d’autres sur notre chaîne YouTube.

La vaccination est moins efficace chez les personnes souffrant de cancers hématologiques ?

Oui. Ces patients répondent moins à la vaccination : c’est-à-dire que moins de patients développent des anticorps même après 2 doses. Et ceux qui y répondent développent moins d’anticorps que les personnes atteintes d’un cancer solide.

La réponse à la vaccination dépend du type de cancer et du traitement reçu. Par exemple, les personnes souffrant d’une leucémie lymphoïde chronique (LLC) développent moins d’anticorps que les personnes souffrant de myélome. On a également observé que les personnes sous anti-CD20, ou ayant reçu ce traitement moins d’un an avant la vaccination, ne développent pas du tout d’anticorps2. Ce résultat n’est pas étonnant dans la mesure où le traitement par anti-CD20 vise à éliminer les lymphocytes B, devenus tumoraux. Or, ce sont ces cellules qui produisent les anticorps.

Peut-on augmenter le taux d’anticorps chez les malades peu répondeurs ?

Tout à fait. Avec l’équipe du Dr Daniel Re de l’hôpital d’Antibes, et en collaboration avec le CHU de Nice et le Centre Antoine Lacassagne à Nice, nous avons récemment soumis à publication (disponible en pré-print) dans laquelle nous avons administré une 3ème dose de vaccins aux patients les plus à risque de ne pas répondre à la vaccination : ceux touchés par une LLC, un lymphome ou un myélome3.

Nous avons pu montrer que la 3ème dose permet d’augmenter le taux d’anticorps chez les malades qui en avaient déjà développés après la 2ème dose. En revanche, malheureusement, la 3ème dose n’a eu aucun effet chez les malades qui n’avaient pas répondu à la 2ème dose : ils ne développaient toujours pas d’anticorps. Il s’agit majoritairement de patients atteints de LLC ou sous anti-CD20.

Cela signifie-t-il que certains malades vaccinés ne sont pas protégés contre le Covid-19 ?

Pas nécessairement. Il faut savoir que la réponse humorale, par anticorps, n’est pas le seul mécanisme de défense contre le SARS-Cov-2. Il existe une autre réponse qui se met en place plus tardivement : la réponse cellulaire médiée par les lymphocytes T.

Dans cette même étude3, nous avons montré plusieurs choses. D’une part, que les patients qui ne développent pas de réponse humorale peuvent tout de même développer une réponse cellulaire T dès la 2ème dose. Que la 3ème dose permettait d’augmenter cette réponse. Et que, chez les patients qui n’avaient pas développé de réponse cellulaire après la 2ème dose, la 3ème dose permettait de l’obtenir chez certains d’entre eux.

Pour l’instant, on ne connaît pas véritablement le rôle de la réponse T. On pressent quand même qu’elle a un rôle pour prévenir des formes sévères. D’autres études ont en effet montré que les patients infectés par le SARS-Cov-2 et sous anti-CD20, donc qui sont incapables de produire des anticorps, parviennent à guérir du Covid-19. Cela montre bien que sans réponse humorale, la réponse cellulaire peut suffire à combattre la maladie.

Par ailleurs,il faut savoir que nous ne connaissons pas à ce jour le seuil en-dessous duquel le taux d’anticorps n’est pas suffisant pour conférer une protection. D’après, une étude publiée très récemment par le Centre Léon Bérard5, même si le taux d’anticorps est plus faible, on a quand même une bonne protection contre le Covid-19. Sauf pour les personnes qui ont une tumeur hématologique qui sont plus à risque de formes sévères.

On va donc vers une 3ème dose pour toutes personnes atteintes de cancer ?

C’est très probable car, même si la majorité des malades de cancer développent des anticorps, leur taux reste 10 fois inférieur à la population générale en médiane. Le Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale devrait statuer prochainement.

Et pour les malades qui ne répondent pas du tout à la vaccination ?

Il faut garder en mémoire que 20 à 30% des personnes atteintes de lymphome ou de LLC resteront sans protection malgré une 3ème dose, car ne développant ni de réponse B, ni de réponse T. Il s’agit principalement des personnes atteintes de LLC, ou sous anti-CD20 (ou qui ont arrêté le traitement depuis moins d’un an).

Pour ces malades, on préconise fortement que les proches soient vaccinés, et que les malades gardent un masque FFP2 en présence d’autres personnes.

Y a-t-il d’autres stratégies que la 3ème dose ?

Nous avons proposé 2 alternatives à la 3ème dose4 :

– Alterner les vaccins : on sait par exemple qu’une première dose de vaccin Astrazeneca suivie par une 2ème dose de vaccin BioNTech/Pfizer, c’est plus efficace que 2 doses d’Astrazeneca selon des données en population générale,

– Augmenter les doses de vaccin.

Ces préconisations sont théoriques. Elles ne reposent pour le moment que sur des mécanismes immunologiques supposés. Nous avons à présent besoin de soutiens institutionnels pour développer des essais de vaccination qui ciblent ces populations à risque qui jusque-là ont été délaissées par les laboratoires pharmaceutiques. Au début on pouvait le comprendre : quand on cherche à démontrer l’efficacité vaccinale, on se met dans des conditions optimales. C’est pourquoi on exclut les personnes immunodéprimées. Mais maintenant nous avons besoin de ces données.

D’ailleurs, les études qui se sont intéressées à l’intérêt d’une 3ème dose pour les personnes immunodéprimées – notamment chez les patients greffés sont toutes françaises. Pourquoi ?

En effet. Cela a été possible car la Direction Générale de la Santé et le Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale nous ont donné l’autorisation dès le mois d’avril. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays. Les autorités françaises ont permis aux équipes françaises de conduire ces études, indépendamment des laboratoires pharmaceutiques, grâce à des financements publiques. Il est important de le souligner.

On a fait le point sur l’efficacité des vaccins. Qu’en est-il de leur innocuité ?

Nos études montrent que la vaccination est bien tolérée. Une étude publiée dans le Lancet Oncology6 a même montré que les patients atteints de cancer  semblent mieux la supporter que la population générale. Peut-être parce que ces malades sont souvent sous cortisone ou parce que, comme ils ressentent déjà des effets liés aux traitements, ils rapportent moins les effets mineurs et fugaces.

Propos recueillis par Emilie Groyer