Lunettes de vue roses, veste rose, sac à dos rose, il est à peine 9 heures lorsque le Dr Jocelyne Provençal franchit les portes du centre hospitalier d’Albertville, en Savoie. Sa journée de travail a pourtant commencé deux heures auparavant, sur la route.
Depuis 2010, elle passe entre deux et quatre jours par semaine à sillonner la région pour aller de l’hôpital de Chambéry, sa base, à ceux d’Albertville, de Saint-Jean-de-Maurienne, d’Aix-les-Bains et de Belley, à la rencontre des patients.
En 2010, elle a été recrutée par le centre hospitalier chambérien pour ça : développer la cancérologie sur ces sites, qui en seraient sinon dépourvus.
Décentraliser les traitements contre le cancer
Il y a quinze ans, « tout était à faire, c’est ce qui m’a motivée », se souvient-elle. « Au début, il était surtout question de consultations sur ces sites, mais nous avons réussi à aller jusqu’à décentraliser les traitements. »
Un nomadisme qui lui vaut de parcourir plus de 10 000 km par an uniquement pour rejoindre son lieu de travail. « C’est parfois fatigant et compliqué en logistique, conçoit-elle. Mais il est plus simple que je me déplace plutôt que dix-huit patients fassent deux heures de route pour un rendez-vous d’une demi-heure. »
Depuis huit ans, elle partage ce poste itinérant avec un collègue, Guillaume Moriceau. À 58 ans, elle prépare avec lui sa succession. « Nous travaillons de la même façon et sommes interchangeables. J’ai de la chance de l’avoir. »
Lui n’a pas hésité une seconde à suivre ses traces : « Cette organisation décentralisée est un moyen d’offrir aux patients les bons traitements, au bon moment et au bon endroit, apprécie-t-il. Ça rend clairement service, et c’est aussi pour cela que nous faisons ce métier. »
Des bureaux partout
Exercer dans différents lieux demande de la souplesse et une adaptabilité aux diverses façons de travailler et aux spécificités de fonctionnement de chaque établissement. Dans le secteur de Belley, par exemple, la connexion à Internet est compliquée. Mais qu’à cela ne tienne ! Là comme dans tous les sites où elle pose son sac, Jocelyne peut s’appuyer sur des secrétaires qui lui facilitent la tâche et qui la « bichonnent »…
Ses bureaux sont donc partout et nulle part à la fois. À Chambéry, elle dispose d’une pièce qu’elle a aménagée à son image : colorée et chaleureuse, décorée de peintures, de statues, et équipée d’une cafetière, d’un micro-onde et même d’une chaîne hi-fi. « Je veux que mes patients s’y sentent bien. Et moi aussi ! » lâche-t-elle.
« Ce qu’elle réalise nécessite une énergie folle et une vraie volonté d’entreprendre » – Dr G. Moriceau
En revanche, sur les sites périphériques, où elle se rend en moyenne une fois par semaine, l’ambiance est tout autre. Les bureaux, sobres et impersonnels, sont souvent partagés avec d’autres soignants de passage. « C’est moins accueillant », observe-t-elle, installée dans un bureau aux murs gris du centre hospitalier d’Albertville.
Dans son sac à dos
Où qu’elle se trouve, sa journée débute immuablement par un petit café – « sinon je ne suis bonne à rien ! » –, qu’elle sirote tout en épluchant le planning, souvent chargé, qui l’attend. Et partout elle met de la couleur, grâce aux blouses qu’elle emporte dans son sac à dos, toutes adaptées à son handicap invisible (elle est atteinte d’anhidrose, une maladie génétique qui bloque la transpiration).
Ce jour-là, elle en porte une en coton rose. « J’en ai aussi des bleu marine, des vertes… que j’assortis avec les montures interchangeables de mes lunettes de vue. Cela apporte un peu de gaieté. »
Dans son sac, on trouve également son objet fétiche : un stylo offert par son mari. « Il sait que j’adore écrire à l’encre, toujours colorée, d’ailleurs ! » Dans sa besace de docteur nomade, on trouve aussi : un Opinel, un téléphone portable et son chargeur, ainsi qu’une clé USB.
« Des outils indispensables, qui contiennent les codes d’accès aux logiciels des différents établissements. Ceux-ci sont changés tous les trois mois, et rien que sur le site d’Albertville j’ai besoin de six identifiants et de six mots de passe avant de pouvoir attaquer mes consultations ! »

Un service de proximité plébiscité
Parmi ses patients du jour, il y a Frédérique D., 58 ans. Depuis son opération d’un cancer de l’ovaire, en 2019, elle est suivie à Albertville, soit à pas moins d’une heure de voiture de chez elle. Malgré tout, elle juge que la présence de l’oncologue y est un véritable avantage : « C’est merveilleux de ne pas avoir à aller jusqu’à Chambéry. Ici, il y a moins de monde, moins de bruit, et il est plus facile de venir avec ses proches. C’est une source de stress en moins. »
« À Chambéry, on a l’impression d’être un numéro, on ne voit jamais les mêmes médecins et infirmières, abonde une autre patiente. À chaque fois, il faut recommencer à raconter son histoire. Ici, on connaît les docteurs, les secrétaires… On se sent suivis, écoutés, on a nos repères. » Ce service de proximité permet aussi à ceux et celles qui peuvent continuer à travailler de ne pas sacrifier une journée de congé pour aller faire leurs examens ou recevoir leurs soins.
Le Dr Provençal consulte pour tout type de cancer adulte, du diagnostic au suivi d’après-cancer, en passant par le dispositif d’annonce et la mise en place d’un programme personnalisé de soins. Seule la radiothérapie exige un déplacement jusqu’à Chambéry.

À LIRE AUSSI : Les agricultrices face au cancer
Autonomie et transmission
« Il faut être capable de tout faire, seule, sans l’aide d’autres oncologues, et connaître les spécificités des différents cancers, argumente la praticienne. Au début, ce n’est pas évident, j’ai passé beaucoup de temps à apprendre. » Et à transmettre.
Afin d’assurer, entre deux visites, le suivi des traitements, notamment des chimiothérapies, elle a en effet formé à la cancérologie des médecins et des infirmières dans chacun des sites où elle exerce. Ces soignants constituent un relais bienvenu et nécessaire pour les patients.
Avec le temps, le Dr Provençal a aussi développé des passerelles avec d’autres professionnels de santé, comme le Dr Freddy Chartier, en charge du service des soins palliatifs à l’hôpital d’Albertville. Ce dernier apprécie le travail réalisé, souvent le mardi, en collaboration avec « l’oncologue sac à dos » : « Avant que les patients soient transférés dans notre service, nous organisons des doubles visites. Cela crée une sorte de continuité, et rend la transition vers l’arrêt des traitements moins brutale pour eux… »
La victoire de « Docteur Couleur »
Mais la grande révolution de Jocelyne s’appelle MonSisra : une messagerie de santé sécurisée qui centralise toutes les informations des patients.
Après l’avoir développée avec quelques confrères, l’oncologue a su convaincre l’ensemble des professionnels de santé de la région Rhône-Alpes de l’adopter. Grâce à MonSisra, les changements de site sont plus faciles à gérer, et la coordination est optimale entre oncologues, médecins traitants, radiologues, autres spécialistes et pharmaciens.
Ce dispositif représente un gain de temps et de confort pour tout le monde. « Lorsqu’un patient sort d’un rendez-vous en oncologie, il peut avoir quatre ou cinq ordonnances. Avec MonSisra, elles sont directement envoyées, de façon sécurisée, au médecin traitant et au pharmacien, explique le Dr Provençal. Ce dernier peut commencer à préparer la commande avant le retour du patient dans son village. Grâce à ce système, j’ai banni l’e-mail et le fax de mon exercice ! »
Inversement, le pharmacien entretient un contact direct et privilégié avec le médecin spécialiste. Daniel Rigaud, pharmacien à Yenne (Savoie), qui a contribué au développement de la messagerie, précise : « Nous sommes en contact régulier avec les patients. Selon leurs symptômes, nous pouvons directement joindre les médecins spécialistes pour prendre un rendez-vous, ajuster les traitements ou réaliser des téléconsultations. »
En permettant la création d’un véritable réseau, cet outil imaginé par notre oncologue a révolutionné le quotidien des professionnels de santé de tout un territoire.
Jocelyne s’est battue, souvent seule, et a tenu bon malgré les difficultés administratives, techniques, financières, pour convaincre les acteurs du système de santé de l’intérêt de la décentralisation des soins en cancérologie. La région Rhône-Alpes est aujourd’hui l’une des seules régions françaises qui en bénéficient. L’initiative a même fini par interpeller Yannick Neuder, (ex-)ministre de la Santé, venu rendre visite au Dr Provençal le 17 mars 2025.
À LIRE AUSSI : Découvrez des portraits de femmes qui innovent dans le domaine du cancer dans notre série « Onco-Angels »
L’humain au cœur du dispositif
Le combat du « Docteur Couleur » a porté ses fruits et dépasse aujourd’hui le domaine de l’oncologie, puisque, rien qu’à Albertville, on compte 31 médecins, de 17 spécialités différentes, qui partagent leur temps entre Chambéry et la sous-préfecture savoyarde. Une belle victoire !
« Petit à petit, tout un écosystème s’est mis en place autour des patients, observe Romain Percot, le directeur délégué du CHAM (centre hospitalier d’Albertville-Moûtiers). Il serait désormais compliqué de revenir en arrière. Et l’hôpital de Chambéry n’aurait pas la capacité d’absorber tous les patients. »
À l’heure du déjeuner, Jocelyne sort de son fameux sac sa boîte-repas, et mange à son bureau. « La solitude peut être un peu pesante parfois », avoue-t-elle. Mais c’est plus simple comme ça, d’autant qu’elle ne bénéficie pas toujours de tarifs préférentiels dans les cantines des établissements où elle se rend. De toute façon, la pause de midi est brève, car le rythme des rendez-vous est soutenu.

Des relations privilégiées avec chaque patient
Âges, sexes, types de cancer, les cas se suivent sans jamais se ressembler. « Tous les patients n’entrent pas dans la même case. Je traite des hommes et des femmes, pas des cancers », aime-t-elle rappeler.
Quel que soit le diagnostic, elle prend le temps de s’intéresser à chacun. On l’entend parler champignon avec l’un, « c’est la période, paraît-il », jardinage avec l’autre, petits-enfants avec un troisième… Et (presque) à chaque fois, elle arrive à décrocher un sourire de ses patients.
« Certains me consultent depuis vingt ans, et quelques-uns sont même devenus des amis, souligne-t-elle. J’ai fait des rencontres extraordinaires… » Véronique A., qui lutte depuis une décennie contre un cancer du sein, fait partie de ces patientes avec lesquelles un lien particulier s’est créé.
Les deux femmes ont un point commun : leur caractère bien trempé. « Elle est franc du collier, Mme Provençal ! Si elle a quelque chose à dire, elle le dit ! » s’amuse Véronique. Cette absence de langue de bois l’a tout de suite mise en confiance.

Fin d’une longue journée
À Albertville, tandis que le soleil s’abîme doucement derrière la ligne des cimes alpines, que l’hôpital de jour se vide petit à petit, le Dr Provençal pianote encore sur son ordinateur, dictaphone à portée de main. Tout doit être terminé avant son départ.
« Je ne reviens que dans deux semaines ici, tous les dossiers du jour doivent être traités, explique-t-elle. Et je dois gérer des mails pour les autres sites. Nous ne pouvons rien laisser en suspens pour le lendemain. C’est une pression permanente. »
Une fois ses tâches terminées, son ordinateur éteint, elle repart, pour deux heures de route avec, sur le siège à côté d’elle, son sac à dos lesté de nouvelles histoires, de sourires. Le sel de sa vie.
JOCELYNE PROVENÇAL EN CHIFFRES
58 ans
15 ans d’oncologie nomade
5 bureaux, dans 5 villes
1 h 30 à 4 h de voiture pour rejoindre ses lieux
de travail
750 consultations décentralisées par an en moyenne
Retrouvez cet article en intégralité dans Rose magazine n°29