Médecine occidentale et médecines traditionnelles : bientôt alliées ?

Encore suspectes aux yeux de nombre de médecins, certaines approches thérapeutiques traditionnelles trouvent pourtant une place dans les parcours de soins, même à l’hôpital.

Encore suspectes aux yeux de nombre de médecins, certaines approches thérapeutiques traditionnelles trouvent pourtant une place dans les parcours de soins, même à l’hôpital-RoseUp Association Face aux cancers osons la vie-Julie Bernard

L’Inde. C’est là que, il y a une dizaine d’années, Marinella Banfi a entraîné son oncologue, Thomas Tursz*, dans un périple pour le moins dépaysant. L’éminent professeur avait accepté de suivre son ancienne patiente, guérie d’un cancer du sein, à la rencontre des praticiens de la médecine traditionnelle locale, l’ayurvéda, que Marinella avait sollicités à plusieurs reprises en parallèle de son suivi en France. De ce voyage est né un documentaire diffusé sur Arte en 2013, signé du cinéaste Simon Brook. Captivant, riche en émotions, le film nous place au cœur des discussions singulières que notre chercheur entretient avec les médecins ayurvédiques. Piqué dans sa curiosité de scientifique face à une thérapeutique qui s’éloigne radicalement de notre approche occidentale, il ne cache pas ses doutes, mais se montre aussi très humble.

Cette médecine indienne – dont le nom, issu du sanskrit, signifie « force ou élan vital » (ayur) et « connaissance » (veda) – se donne pour objectif de « rééquilibrer les énergies », en prenant soin de toute la personne, par des massages, de la diététique et des exercices de méditation.

« En tant que patient, ce que l’on recherche, c’est l’individualisation du soin et l’attention
du thérapeute » J.-F. HUMBLOT

Alors, bien sûr, toutes les patientes ne font pas parcourir 7 000 kilomètres à leur médecin ! Mais c’est souvent elles qui entraînent les soignants aux frontières de leurs certitudes, en témoignant du mieux-être que leur ont apporté des approches que la faculté ne reconnaît pas toujours. Celles-ci ne sont pas nécessairement importées : sur notre propre territoire aussi, certaines pratiques ancestrales restent encore très vivaces. Dans les DOM-TOM notamment. Jean-François Humblot, infirmier, parti trois ans à Mayotte pour former des jeunes gens à son métier, y a ainsi découvert les foundis. « Ces guérisseurs de tradition musulmane prodiguent des soins de type magico-religieux, précise-t-il. Lors de leur stage, ou même au sein de leur propre famille, mes étudiants natifs de l’île avaient souvent vu des patients avoir recours à ces foundis et à l’utilisation de plantes. »

En 2016, de retour chez lui, en Franche-Comté, il s’est alors demandé si des pratiques équivalentes y existaient. Comme il l’expliquera quelques mois plus tard, au moment de soutenir sa thèse d’anthropologie médicale, la réponse est oui. « Les patients s’adressent à différents interlocuteurs, dont certains perpétuent des pratiques très anciennes. Essayer d’établir une typologie relève de la gageure, puisqu’il existe plus de quatre cents types de thérapies non conventionnelles en France. » Parmi les plus communes, il cite celle des « coupeurs de feu ». Il est fréquent que des patients en radiothérapie fassent appel à eux dans l’espoir de limiter les brûlures et les lésions cutanées éventuellement causées par les rayons. Dans nombre de cas, ils témoignent d’un réel soulagement. C’est sans doute la raison pour laquelle des médecins, et plus souvent encore certains membres du personnel paramédical, n’hésitent pas à communiquer les adresses de ces « barreurs » aux personnes en traitement qui le demandent, bien que la science peine à expliquer les bienfaits ressentis.

Un centre de médecine chinoise à la Pitié-Salpêtrière

La question de la validation scientifique des bénéfices de ces soins alternatifs est une ligne de fracture au sein des soignants. Elle sépare les sceptiques, qui y voient au mieux un effet placebo, au pire une ineptie dangereuse, et ceux qui sont plus enclins à tolérer leur recours. Christine Stevenard, ancienne médecin généraliste, devenue psychiatre, s’inscrit dans la seconde catégorie : « à côté de la prise en charge biomédicale, je comprends parfaitement que les gens puissent avoir besoin d’une aide complémentaire non seulement pour se soigner dans leur corps, mais aussi pour aller mieux psychiquement. »

L’OMS face aux traditions

Face aux médecines traditionnelles, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) se veut pragmatique. Dès 1978, dans sa déclaration d’Alma-Ata, qui enjoint aux gouvernements d’assurer l’accès universel à des soins de qualité, elle recommandait notamment de s’appuyer sur les approches ancrées dans les traditions locales partout où l’accès à la médecine occidentale s’avère difficile. Elle appelait aussi à un effort de formation des praticiens concernés, pour qu’ils participent au mieux à cet objectif. Une stratégie réaffirmée depuis à de multiples reprises par l’organisme international.

Cette vision holistique (globale) du malade est partagée par de nombreuses médecines traditionnelles. Pourquoi séduit-elle tant ? Parce que cette approche, caractéristique des médecines douces et/ou traditionnelles, propose justement une réponse globale au bouleversement total que représente, par exemple, une pathologie comme le cancer. « La maladie touche tous les aspects de la vie. Pour se relever, il faut tout appréhender ensemble », abonde Sarah Touitou, 29 ans, aujourd’hui en rémission d’un cancer des ovaires.

Lors de son parcours de soins, elle a dû subir une avalanche de traitements : en tout, deux opérations et neuf cycles de chimiothérapie. Un jour, elle entend parler du Centre intégré de médecine traditionnelle chinoise, de l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière. Cette structure, créée en 2009, et qui dépend de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, s’est donné pour mission de faire mieux connaître la médecine chinoise en France, notamment en dressant des ponts avec les universités chinoises où elle est enseignée. Son autre objectif est d’évaluer scientifiquement l’intérêt thérapeutique de ces techniques, en particulier pour lutter contre les effets secondaires de certains traitements (voir encadré). Sarah y a rencontré le responsable du projet, Liu Bingkai. Et a découvert avec lui le Guo Lin, une marche douce, qu’elle pratique encore aujourd’hui avec assiduité.

Le recours à ce type de pratiques thérapeutiques en complément d’un suivi classique intrigue le corps médical depuis des années. Déjà, en 2010, une étude menée auprès de patients en cancérologie de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière avait mis en évidence un recours massif à des soins issus des médecines indienne, chinoise ou se référant à d’autres traditions. Pas moins de 60 % des personnes interrogées y recouraient.

« Face à son oncologue, il faut de l’assurance pour parler de certaines pratiques » PASCALE

« En tant que patient, ce que l’on recherche, et qui peut s’avérer précieux dans certaines de ces approches, c’est l’individualisation du soin et l’attention du thérapeute », témoigne Jean-François Humblot, qui a lui-même été atteint d’un cancer digestif il y a vingt ans. « En somme, une rencontre d’humain à humain, qui peut facilement faire défaut dans le cadre classique de la prise en charge médicale. »

Recevoir une avalanche de traitements chimiques peut d’autre part donner envie de se tourner vers des solutions perçues comme plus naturelles. En ayant recours aux plantes, par exemple. Une grande tradition à La Réunion, où de très nombreux îliens se soignent toujours avec des tisanes. « Il y a une vraie pharmacopée et il n’est pas rare qu’une femme créole consulte à la fois des médecins à l’hôpital et un tisanier. Mais sans le dire aux premiers… » rapporte le géographe François Taglioni, enseignant à l’université de La Réunion et lui-même formé à l’acupuncture et à l’aromathérapie. Or les risques ne sont pas nuls. « Ce n’est pas parce qu’un produit est naturel qu’il est sans effets secondaires. Dans la nature, on trouve aussi du poison », alerte Maëlle Terrom, qui a exercé comme onco-dermatologue en milieu hospitalier avant d’ouvrir son cabinet, à Boulogne-sur-Mer. Des interactions malheureuses entre différentes substances, par exemple des plantes et un médicament, sont également possibles. Donc le bon réflexe est d’en parler à ses médecins.

Des outils pour tirer le meilleur des deux approches

Le hic, c’est que ce n’est pas toujours simple. « Face à un oncologue très à cheval sur l’application de protocoles biomédicaux, il faut une bonne dose d’assurance et une forte conviction pour parler de certaines pratiques », témoigne Pascale. Atteinte d’un cancer du sein, c’est elle qui a fait la démarche de demander à son médecin les coordonnées du Centre intégré de médecine traditionnelle chinoise, où elle s’est mise à pratiquer avec assiduité le qi gong, en parallèle de ses séances d’acupuncture.

Qui peut pratiquer la médecine chinoise en France ?

Seuls les médecins, dentistes ou sages-femmes titulaires d’un DU de médecine chinoise sont habilités à la pratiquer. On la connaît surtout à travers l’acupuncture. Considérée comme un acte médical, l’acupuncture est utilisée en cancérologie pour atténuer certains effets des chimiothérapies, dont les vomissements, ou encore les douleurs articulaires induites par certaines hormonothérapies. Selon l’Afsos, 15 à 20 % des patients y ont recours.

* Source : Association francophone des soins oncologiques de support.

Quoi qu’ils pensent des approches traditionnelles, les médecins sont nombreux à reconnaître qu’ignorer les médecines douces n’est pas souhaitable. Ne serait-ce que pour écarter tout risque que les patients ne tournent purement et simplement le dos aux soins qu’ils doivent recevoir, ou ne deviennent la proie d’escrocs ou de mouvements aux dérives sectaires.

Une porte s’ouvre donc pour une approche plus intégrative. Et, bien que des réticences demeurent, les professionnels de santé sont nombreux à s’intéresser à ces thématiques, confirme l’anthropologue Laurence Pourchez, qui a œuvré dès 2011 à la création d’un diplôme universitaire d’ethnomédecine au sein de l’université de La Réunion.

De retour en métropole, elle introduit ce diplôme à l’Institut des langues et civilisations orientales (Inalco), en septembre 2020. Une initiative presque unique en Europe, dans le cadre de laquelle trente-cinq étudiants, dont une majorité de professionnels de santé, se verront présenter lors d’un cursus en deux ans les principes de base des médecines traditionnelles chinoise et indienne, ainsi que les pratiques mises en œuvre à La Réunion, en Guyane, ou encore aux Antilles françaises par des communautés descendant d’anciens esclaves fugitifs – les Noirs marrons, utilisateurs de nombreuses plantes médicinales. « L’idée de cette formation est née d’un constat que j’ai fait lorsque j’ai travaillé dans l’océan Indien. Les femmes y étaient nombreuses à recourir aux approches traditionnelles, notamment à base de plantes. J’avais aussi échangé avec des pharmaciens qui me disaient que les professionnels de santé ne comprenaient pas ces pratiques. Il se trouve que la même chose se produit en métropole. Lorsque leurs patients se trouvent dans des situations difficiles, l’approche médicale classique ne répond pas toujours à l’ensemble de leurs attentes, et ils cherchent des recours. Donner des outils permettant un échange avec les patients me semble donc important. »

EN CHIFFRES

15 à 20% des patients en cancérologie ont recours à l’acupuncture

Elle a quand même reçu des courriers l’accusant de vouloir vanter les mérites de charlatans. « Le charlatanisme existe de fait, mais je pense justement qu’il aurait la voie moins libre si les professionnels de santé avaient une meilleure connaissance de ces approches traditionnelles. » Instaurer un dialogue des cultures pour permettre à chaque patiente de bénéficier du meilleur de chaque tradition ? C’est ce à quoi Marinella Banfi avait voulu initier son oncologue en l’invitant à la suivre en Inde. L’aventure continue…

* Le Pr Thomas Tursz a été directeur de Gustave Roussy de 1994 à 2010 et président d’Unicancer de 2004 à 2010. En 2013, il prend la direction du comité d’orientation de la recherche de la Fondation ARC jusqu’à son décès, en avril 2018.

Muriel de Vericourt
Illustration Julie Bernard

Retrouvez cet article dans Rose Magazine (Numéro 19, p. 48)