En novembre 2023, lors d’une mammographie de contrôle, Viviane apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Ses premiers examens font état d’un cancer de grade 1. Elle choisit une mastectomie totale sans reconstruction, « dans l’espoir d’échapper à la chimiothérapie ». Mais, après l’opération, et le retour des analyses de « l’anapath » (le spécialiste qui analyse les tissus prélevés), ce fut la douche froide : « La tumeur était métastatique, plusieurs ganglions sentinelles étaient touchés. » Le protocole se durcit : quatre chimiothérapies et trente séances de radiothérapie.
« Pendant mes chimios, j’ai échangé avec des infirmiers qui m’ont conseillé de consulter un coupeur de feu pour mieux supporter la radiothérapie, raconte cette femme de 60 ans, qui vit dans le Lot-et-Garonne. L’un d’eux m’a donné les coordonnées d’une personne, Edmonde, qui suivait déjà une autre patiente. » Son oncologue, lui, s’est montré plus que réticent lorsqu’elle a tenté de lui en parler. « Ce n’est pas de la médecine, ça ne sert à rien », s’est-elle entendu dire.
Des témoignages positifs
Ses séances de radiothérapie commencent le 5 août 2024, et Viviane rend visite à Edmonde après chacune d’elles : « Elle passait ses mains au-dessus de ma poitrine, sans me toucher, puis les secouait sur les côtés comme pour se libérer. Je remarquais qu’elle transpirait beaucoup au niveau du front et du cou, malgré la climatisation. » À l’issue de ses trente séances de rayons, Viviane n’observe aucun effet secondaire.
Diagnostiquée d’un cancer du sein il y a six ans, Gaëlle aussi se déclare satisfaite du service rendu par sa coupeuse de feu, alors même que cette dernière a œuvré à distance. « J’étais un peu sceptique au départ, mais dans la mesure où il n’y avait aucun risque, et que je suivais scrupuleusement mon protocole de soins, je ne voyais pas de raison de ne pas essayer », se souvient cette quadragénaire, professeure d’arts plastiques à Paris.
Katia non plus n’a pas vu sa coupeuse de feu une seule fois durant sa radiothérapie. Le premier contact a été pris par téléphone : « Elle m’a demandé mon nom, mon prénom, mon âge, une photo de mon sein et l’endroit précis où la radiothérapie allait être faite. Elle m’a expliqué qu’elle travaillerait à distance chaque soir sur la zone concernée », raconte cette enseignante de 52 ans.
Résultat ? « J’ai subi trente-trois séances de radiothérapie et je n’ai eu aucune rougeur, aucune brûlure, ni douleur. » Si Katia semble persuadée que ce résultat est dû à la seule intervention de sa barreuse de feu, Viviane s’interroge : « Impossible de savoir dans quel état j’aurais été sans l’intervention de la mienne… »
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Les progrès de la radiothérapie changent tout
Ces dix dernières années, l’évolution de la technologie en radiothérapie a été telle que les effets secondaires de ce traitement se sont considérablement atténués. Dermatologue au sein de l’établissement thermal de Saint-Gervais-les-Bains (Haute-Savoie), où elle encadre la cure post-cancer, le Dr Anne-Sophie Dupond observe : « On ne voit pratiquement plus de curistes atteintes de radiodermite [inflammation cutanée due aux radiations, ndlr]. »
« Le déploiement de la radiothérapie avec modulation d’intensité a complètement changé la donne, explique le Pr Gilles Créhange, chef du service de radiothérapie à l’Institut Curie, à Paris. Avant l’introduction de cette technologie, la dose de rayons était souvent délivrée de façon plus intense. »
Sur une surface comme le sein, qui n’est pas plane, dont la texture est plus ou moins dense ou graisseuse, et dont le volume est susceptible de varier en fonction des jours, il y avait un risque d’aboutir à un surdosage sur certaines zones. Jouait aussi le positionnement des patientes, qui était moins précis.
Des effets secondaires de plus en plus réduits
« Cette difficulté à moduler la dose en conséquence entraînait des toxicités parfois sévères, allant dans certains cas jusqu’à des brûlures de grade 3 voire 4, caractérisées par l’apparition de zones suintantes, abrasées, associée à des douleurs nécessitant parfois la prescription de morphine. »
Du passé désormais. « Pour la plupart des femmes touchées par un cancer du sein, le traitement actuel n’a pas d’autres effets secondaires qu’un léger rougissement du sein traité », note Julien Welmant, oncoradiothérapeute, qui exerce à la fois à l’institut du cancer de Montpellier et dans un cabinet libéral à Béziers. « Sauf chez les patientes particulièrement radiosensibles, soit 5 % des cas », complète Gilles Créhange. « Des tests permettant de prédire la tolérance des patients aux rayons sont actuellement en développement », précise-t-il encore.
Parmi les progrès qui ont contribué ces dernières années à améliorer le confort de vie des patientes, notons aussi la réduction du nombre de séances – passé de vingt-cinq à quinze, et même à cinq pour certaines femmes. Et ce « sans aucune conséquence sur le risque de rechute », relève le professeur.
Trouver un coupeur de feu fiable
Dans ce contexte, le recours aux coupeurs de feu est-il toujours utile ? Sans doute pas. Mais les patients préfèrent toujours prévenir que guérir, et sollicitent leurs services avant même le début du traitement. C’est en général par le bouche-à-oreille qu’ils arrivent à obtenir un contact, un nom.
Mais, aujourd’hui, certains services de radiothérapie communiquent une liste de barreurs de feu aux patients qui en font la demande. Dans le cadre de sa thèse, le Dr Manon Mirabel a ainsi contacté 31 centres de radiothérapie répartis sur tout le territoire national : quinze lui ont confié avoir des contacts, dont dix sous la forme d’une « liste élaborée via les retours des patients ».
Un effet placebo ?
Pour Véronique Suissa, psychologue et directrice de l’Agence des médecines complémentaires adaptées, il est important que le personnel médical adopte une attitude ouverte envers ce type de pratique, au moins pour maintenir le dialogue avec les patients et être en mesure de détecter d’éventuelles dérives.
« À l’heure où la médecine est de plus en plus technique et laisse de moins en moins de temps pour l’échange, les patients développent un réel besoin d’accompagnement et d’écoute, souligne-t-elle. Accorder davantage de place à leurs valeurs et à leurs croyances constitue l’une des voies possibles pour mieux les comprendre et les soutenir. »
« C’est le résultat qui compte », juge le Dr Welmant, qui confie avoir lui-même été témoin de cas étonnants : « J’ai vu certains patients souffrant de brûlures solliciter un jour un coupeur de feu, et revenir le lendemain en se sentant mieux. »
Manque d’études scientifiques
Énigmatique et floue, cette pratique ancestrale qui reposerait sur un « don », inné ou transmis par un autre coupeur de feu, inspire peu de confiance parmi les chercheurs. Et pour cause ! Les mécanismes qui sous-tendraient son action la rendent impossible à étudier scientifiquement. C’est pourquoi on peine à trouver des articles à son sujet dans la littérature scientifique.
En investiguant un peu, on tombe souvent sur une étude rétrospective menée en 2015 par l’institut de cancérologie Lucien-Neuwirth (Loire). Elle évalue le nombre de patients atteints d’un cancer du sein ou de la prostate qui ont consulté un barreur de feu pendant leur radiothérapie, et leur degré de satisfaction quant à la prestation reçue. Sur les 500 personnes interrogées, la moitié (51,2 %) ont déclaré avoir recouru à cette pratique, parmi lesquelles plus de 80 % en ont rapporté un bénéfice, qualifié de « bon » ou de « très bon ».
L’un des articles les plus récents sur ce sujet a été écrit par des radiologues du CHU de Liège, en Belgique. Ils y évoquent l’effet placebo comme probable explication aux bénéfices ressentis par les patients. Cet effet entraîne notamment un « relargage d’endorphines, qui apporte un soulagement », détaillent-ils.
Mais ils expliquent surtout que l’action même de recourir à un coupeur de feu « agit vraisemblablement de manière indirecte sur l’état psychologique du patient, qui se sent ainsi mieux soutenu et plus impliqué, ayant le sentiment de mieux contrôler sa maladie ou les effets secondaires des traitements. »

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Entre science et croyances
Exerçant auprès de populations urbaines et rurales, Julien Welmant remarque que les coupeurs de feu sont moins sollicités dans les grandes villes que dans les petites et moyennes communes. « À Béziers, neuf patients sur dix me parlent de coupeurs de feu ; à Montpellier, seulement deux sur dix. »
Toujours en se fondant sur ce qu’il observe dans sa patientèle, il suspecte un réflexe générationnel : « Très peu de femmes de moins de 40 ans mentionnent avoir recours à cette pratique. » Pour Véronique Suissa, faire appel à un coupeur de feu « s’inscrit dans le domaine des croyances ». Elle rapproche cette pratique du « soutien spirituel que peuvent par exemple offrir un prêtre, un imam ou un rabbin ».
« Tant que le coupeur de feu ne dépasse pas son champ d’intervention et qu’il respecte les recommandations médicales, il n’y a pas de raison d’émettre un jugement de valeur à son égard », estime-t-elle.
Distinguer coupeurs de feu et charlatans
En général, ce « service » est rendu à titre gracieux. « D’après ce qu’Edmonde m’a expliqué, c’est une sorte de déontologie dans ce métier : il est interdit de se faire rémunérer pour couper le feu, rapporte Viviane. Pour elle, il était hors de question d’accepter un paiement. Mais, de mon côté, il était inconcevable de ne pas la dédommager pour son temps et son engagement. Cela nous a valu des chamailleries amicales ! » Finalement, Viviane a trouvé un compromis en offrant à sa coupeuse « de petits cadeaux » pour lui exprimer sa gratitude.
Toutefois, certains témoins rapportent qu’une participation de 15 à 20 euros leur a été réclamée pour une consultation, quand d’autres ont dû régler un forfait de 25 euros pour six séances à distance…
Sandra (55 ans), qui a hérité de ce prétendu don par son père, fait partie de ceux qui agissent bénévolement – et, dans son cas, uniquement pour son entourage. Toutefois, elle n’est pas choquée que d’autres demandent une contribution, « comme on paierait n’importe quel praticien ».
« Mais il faut rester vigilant, si les sommes deviennent astronomiques, alors ce sont souvent des charlatans », avertit-elle. De manière générale, rappelle Véronique Suissa, aucune pratique complémentaire ne doit se substituer aux traitements médicaux ou aux protocoles établis par les professionnels de santé.
Ainsi, exhorte la psychologue : « Si la personne adopte une attitude inadaptée, par exemple en incitant à la reconsulter fréquemment et en usant de termes médicaux, ou encore si elle émet des recommandations contraires à celles des médecins : fuyez immédiatement ! »
Par Jessica Berthereau, avec Sandrine Mouchet
Retrouvez cet article dans Rose magazine n°29