Tatouage et cancer : l’espoir dans la peau

En complément ou à la place d’une reconstruction mammaire, certaines femmes se font tatouer le buste après un cancer. L’occasion pour elles de faire «peau neuve».

Laurence @Laurence © Corinne Mariaud

« Des seins, je n’en ai plus et je n’en aurai plus jamais, lâche Laurence, 48 ans. Mais, dans une expo, quand j’ai vu la photo d’une femme avec un bouquet de fleurs tatoué sur sa poitrine opérée, j’ai eu un coup de foudre: j’ai su que je me ferais moi aussi faire un tatouage après ma mastectomie. Aujourd’hui, mon tattoo ne remplace pas mes seins, mais il est la naissance d’autre chose, de quelque chose de beau. » Aux États-Unis, la pratique est courante. Au point qu’une association, P.Ink, se charge de mettre les femmes victimes de cancer du sein en relation avec des tatoueurs qui recouvrent bénévolement leurs cicatrices. En France, chacune doit se débrouiller seule pour trouver le bon professionnel et financer son intervention.

« Le tatouage a agi sur moi comme une reconstruction »

Mais les candidates sont de plus en plus en nombreuses. « Après mon cancer, en 2010, je n’ai pas voulu de chirurgie réparatrice, raconte Emmanuelle, 38 ans. C’était trop invaif, trop lourd. L’idée du tatouage a germé quand j’en ai vu des photos sur Internet. J’avais envie d’embellir mon image dans la glace. Finalement, le tatouage a agi sur moi comme une reconstruction: je me sens maintenant plus à l’aise, plus sûre de moi car le regard des autres est attiré par cette branche de cerisier et plus par le sein absent. »

Peau neuve

« Le tatouage permet d’effacer les traces de la maladie et tout ce qu’elle évoque de ‘‘moche’’ pour les remplacer par quelque chose d’artistique, analyse Catherine Adler-Tal, oncopsychologue, vice-présidente de l’association Étincelle Île-de-France. Pour certaines, c’est un moyen de retrouver une féminité mise à mal par les traitements. » Ce besoin intime d’améliorer son image est partagé par de nombreuses femmes, qu’elles aient opté pour la chirurgie réparatrice ou non. « J’étais satisfaite de la reconstruction, mais cette branche de cerisier est venue mettre la touche finale, explique Nathalie, 45 ans. Désormais, si je rencontre un homme, je n’aurai pas peur de son regard sur moi car je me sens sensuelle et sexy.» D’ailleurs, souvent, les motifs choisis, faits de rondeurs, de courbes et de volutes, évoquent l’univers féminin.

« Une manière de se réapproprier son corps »

Mais le tatouage n’est pas uniquement esthétique. « On ne peut jamais le réduire à ‘‘un peu d’encre dans la peau’’ ou à une mode, précise David Le Breton, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg*. C’est une manière de se réapproprier son corps qui a échappé à tout pouvoir pendant la maladie. Le tatouage constitue une métamorphose heureuse, une façon de faire peau neuve.» « Les arabesques et dentelles autour de mes seins m’ont permis d’accepter les prothèses comme faisant partie de moi, confirme Laetitia, 40 ans. Je n’étais pas très contente de la reconstruction, j’avais tout le temps peur que ça se remarque, j’évitais les décolletés. Maintenant, je vois quelque chose de beau sur mon corps. »

Et l’effet est éminemment thérapeutique. « Voir chaque jour la trace d’une mutilation est un rappel violent du cancer, qui laisse une empreinte psychique, décrypte Catherine Adler-Tal. Ajouter un tatouage permet à ces femmes d’intégrer pleinement leur poitrine reconstruite, impersonnelle, en y imprimant leur signature. »

Un symbole de renaissance

Nombre de femmes soulignent à quel point le choix du dessin leur a permis de se projeter. Les motifs floraux sont ainsi fréquents, choisis explicitement parce qu’ils symbolisent la renaissance. Ce que recherchait précisément Catherine, 58 ans: « Je ne supportais plus de me voir sans seins tous les matins. J’ai décidé de me reprendre en main en me faisant tatouer tout le torse. Quand j’ai vu le résultat, j’ai fondu en larmes tant je l’ai trouvé beau. Enfin, je tournais la page. Je suis transformée depuis que je l’ai, mes cinq enfants me le disent. J’ai osé des choses que je ne me serais jamais permises avant, comme aller me baigner sur une plage naturiste. Ça fait tellement de bien ! »

Catherine Adler-Tal abonde dans son sens: «Les grands tatouages créent l’illusion d’être couverte, habillée. C’est protecteur, rassurant.»

Une fierté

Rien d’étonnant du coup à ce que nos mannequins d’un jour parlent de leurs décorations comme d’un cadeau, d’un bijou ou d’une œuvre d’art qui rend leur vie plus belle. « Je voulais un grand tatouage qui détourne le regard des cicatrices tout en les masquant, mais je n’aurais jamais imaginé que cette branche de magnolia qui court de ma cuisse à mes seins m’apporterait autant, raconte en souriant Catherine, 41 ans. Je suis beaucoup plus coquette qu’avant, j’ai plus d’assurance. Ce tatouage signifie pour moi que je vis à fond. »

« Le tatouage a trait à l’identité même de la personne, qui a été transformée par la maladie dans son rapport à la mort, dans ses relations avec son conjoint, dans son attachement à la séduction, souligne David Le Breton. Le fait qu’il soit indélébile renvoie aux traces indélébiles laissées par le cancer, avec cette différence fondamentale qu’il relève d’un libre choix: c’est quelque chose qui valorise, une fierté. »

Le paradoxe de la « douleur choisie »

Désirer un tatouage, dont la réalisation est presque toujours douloureuse, peut paraître paradoxal quand on a déjà traversé les épreuves de la maladie… « Mais une douleur choisie ne cause pas une souffrance, souligne David Le Breton. Certaines personnes choisissent cette douleur pour contrecarrer des souffrances intimes. En prenant cette initiative, elles créent leur propre rite de passage. »

Exactement ce qu’a ressenti Sophie, 56 ans. Elle s’est fait tatouer la jambe juste avant l’opération de son cancer du sein et, deux ans plus tard, elle a fait recouvrir les cicatrices de son sein reconstruit et de son dos. « Avec le recul, j’ai réalisé que mes premiers tatouages avaient été des épreuves que je m’imposais avant de partir au combat, puis que ceux effectués après ont eu pour fonction de mettre un point final à la maladie. »


Combien ça coûte ?

« J’ai demandé une enveloppe pour mon anniversaire » « J’ai vendu des bijoux »… Nos témoins ont dû se démener pour financer leur tatouage. Les petits dessins sont généralement à un prix forfaitaire. Pour une fleur ou une branche qui entoure le sein, comptez entre 250 et 350 euros. Les grands sont facturés au temps passé, autour de 150 euros l’heure (le tarif varie en fonction de la notoriété et du savoir-faire du tatoueur).


L’avis du dermatologue – Nicolas Kluger 

Docteur et chercheur en dermatologie, spécialiste des tatouages (ancien membre du groupe d’expert de l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de beauté.)

Y a-t-il des contre-indications au tatouage pour les femmes ayant eu un cancer du sein?

Pas plus que pour toute autre personne. On peut tatouer une cicatrice à condition d’attendre au moins un an. Aucun lien n’est aujourd’hui établi entre la pratique du tatouage et l’apparition de maladies comme le cancer de la peau. En revanche, tout tatouage crée un risque – faible mais réel – d’infection ou d’allergie. Et le tatoueur doit évidemment respecter les conditions d’hygiène et utiliser des encres conformes à la norme européenne.

Que se passe-t-il en cas de rechute, s’il faut réopérer, faire à nouveau des rayons ?

S’il faut une nouvelle chirurgie, le tatouage pourra être abîmé, modifié, mais certains praticiens essaient de le préserver quand c’est possible. À ma connaissance, il n’y a aucune étude sur la radiothérapie et les tatouages. On parle là de risques extrêmement hypothétiques.

Juliette Sabatier