Je nourris avec le chant une histoire d’amour de longue date. Adolescente, c’est le jazz vocal qui m’anime et, de l’avis de mon professeur de piano, je suis plutôt douée. Mais les études grignotent mon temps, et je lâche les partitions.
Jeune adulte, je vais néanmoins continuer à chanter : dans un groupe au répertoire très années quatre-vingt pendant quelque temps, puis en intégrant la chorale d’un ami chef de chœur, qui m’initie au chant sacré.
Aujourd’hui, je m’épanouis sur scène avec mon groupe, les Four Blues. Mais, avant de chanter le blues, je l’ai bel et bien vécu.
Mon plaisir de chanter se mue en prière
Il y a en effet des années que l’on voudrait volontiers oublier. Des années où des événements douloureux viennent, par effraction, semer l’angoisse, le doute et la perte de sens.
Les années 2021 et 2022 sont de celles-là. J’ai alors 36 ans et je suis agent territorial dans une mairie. Mai 2021, avec mon mari et mes deux jeunes enfants, nous déménageons dans les Côtes-d’Armor, près de Dinan, pour nous rapprocher de mes parents, car mon père est très affaibli, condamné par un cancer.
Au plus près de lui, je l’accompagne sur son chemin de souffrance. J’ai la foi, et cela m’aide. Le dimanche, lors de l’office, je rejoins avec ferveur le chœur de la paroisse. Mon père décède en février 2022. Lors de ses obsèques, mon plaisir d’interpréter se mue en prière. Ce jour-là, le cœur serré et la gorge nouée, je chante pour lui l’Ave Maria de Glorious.
La tristesse est là, mais la vie reprend son cours. Et nous voilà bientôt à l’été… Dans la nuit du 1er août, je me réveille pour, tout bêtement, aller aux toilettes. Machinalement, ma main se pose sur mon sein droit. Je sens une petite boule dure. Je panique. J’ai du mal à respirer. Mon mari, réveillé à son tour, me rassure : « Ne t’inquiète pas. Je suis sûr que ce n’est rien. »

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« Je ne vois rien de bénin »
Le lendemain, je consulte mon médecin généraliste, qui, très calme, me rassure d’emblée, mais téléphone néanmoins à une consœur radiologue pour m’obtenir « rapidement » une mammographie. Quinze jours plus tard, le 16 août, je passe l’examen. « Cela peut être hormonal, mais je veux m’en assurer avec une biopsie », me dit la radiologue. Elle aura lieu le 30 août.
Pour moi, c’est un simple contrôle de routine. Aussi, quand le résultat tombe et que j’entends cette phrase : « Je ne vois rien de bénin », je suis choquée. Le mot cancer résonne en moi. Le souvenir de mon père m’étreint. Je le sais, je l’ai vu, je l’ai vécu : oui, on peut mourir du cancer. J’ai peur.
Cinq jours plus tard, le diagnostic est confirmé. Il va falloir affronter la maladie, la vivre, se battre. Je repense à un ami qui m’a fait connaître la Prière de la Sérénité, attribuée au théologien américain Reinhold Niebuhr (1882-1971). Ce qu’elle dit me parle, m’inspire et va beaucoup m’aider dans mon parcours : « Dieu, donne-nous la grâce d’accepter les choses qui ne peuvent être changées, le courage de changer celles qui devraient l’être, et la sagesse d’en connaître la différence. »
Ma famille, mes amis… mes anges gardiens
Le 28 septembre, à Rennes, au centre de lutte contre le cancer, je subis une tumorectomie. Je ne sais pas encore si mes ganglions sont atteints. Quinze jours plus tard, le diagnostic tombe : ils le sont. Par ailleurs, mon cancer est hormonodépendant.
La sentence est immédiate : cinq mois de chimiothérapie. À l’état de choc succèdent très vite la colère, la tristesse… Je perçois les conséquences à venir. Je suis à fleur de peau. Mais comment faire sinon accepter ce que la vie m’impose ? Ce traitement va m’éviter une récidive. On me l’assure, je veux y croire, et faire confiance à tous ceux qui vont prendre soin de moi. Cela inclut ma famille, mes amis… mes anges gardiens.
Dans un geste d’amour, mon mari me rase la tête dès le début du traitement. À compter du 8 novembre et jusqu’au 4 avril 2023, ma meilleure amie, sa sœur et sa mère m’enverront chaque mois un cadeau par la poste. Le premier colis arrive le 24 décembre 2022, deux jours avant ma deuxième séance de chimio. Je pleure de joie. On ne dira jamais assez combien l’amitié nous aide à tenir debout. Je refuse que la fatigue – intense, démoralisante – prenne le contrôle sur ma vie.
Alors, tous les matins, je sors de mon lit pour être avec mes enfants avant leur départ à l’école. Et je sors mon chien plusieurs fois dans la journée. Merci à lui de me tirer en avant ! Je trouve aussi du réconfort et de la sororité dans les ateliers de soins de support proposés par la Ligue contre le cancer.
Que vont-ils penser d’une chanteuse chauve ?
La musique est également très présente. Jazz, classique, variété colorent mon quotidien, et me rappellent aussi combien j’aime chanter. Par hasard, je vois passer l’annonce d’un groupe qui cherche une chanteuse. Et si je tentais l’aventure ? Qu’est-ce que je risque ? J’ai du temps, et le plaisir ne peut que être au rendez-vous !
Manque de chance, j’appelle trop tard, mais le guitariste m’invite à rester en contact avec lui. Au début d’avril 2023, quelques jours après ma dernière séance de chimio, mon mari et moi nous envolons pour quelques jours de vacances à la Réunion. À mon retour : surprise ! Le guitariste me rappelle, avec le projet de créer un groupe qui reprendrait sur scène le répertoire du blues américain – Otis Redding, Ray Charles, Diana Krall… Je dis : « Yes ! »
Première répétition en mai 2023. Je suis anxieuse. Que vont penser mes nouveaux acolytes d’une chanteuse chauve ? Quand je leur dis que « je sors de chimio », le batteur réplique, non sans humour : « Et moi, j’ai bien eu un infarctus et une greffe de rein ! Si tu veux, on s’appellera Les Bras cassés ! » à cet instant, j’ai su qu’on se serrerait les coudes.
On se choisit un nom : les Four Blues. Avec, à la guitare, Benjamin ; à la basse, Mikhail ; Jeff à la batterie ; et donc moi, Caroline, au chant.
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La musique, voie de résilience après le cancer
Soyons réalistes ! Au début, avec la fatigue des séances de radiothérapie puis celle qui arrive avec l’hormonothérapie, nos séances de répétition sont plutôt sporadiques. Mais on ne se lâche pas. Mon mari et mes filles sont également très présents, et encourageants.
En février 2024, premier concert. Sur scène, sous le regard du public, je m’étonne de mon aisance. Ma voix aussi me surprend : claire, tonique, habitée. Avant, quand je chantais, je me demandais toujours ce que les autres en pensaient. Cette époque est révolue. Je ne suis plus dans la retenue.
À travers cette musique très organique qu’est le blues, j’exprime mes émotions, je vis la musique, voie de ma résilience. Et, si je touche les gens, c’est merveilleux !
Bien sûr, c’est difficile de ne pas penser parfois à la récidive, mais je reste persuadée que ma vie est faite de ce que j’en fais. Est-ce que ma foi m’aide ? Elle n’empêche pas les épreuves, mais elle me donne la force de tenir la barre de mon destin
Pour suivre les Four Blues, rendez-vous sur leur page Facebook et pour les écouter, sur YouTube.
Retrouvez cet article dans Rose magazine n°28, page 138.