Mars 2025. À Nice, le ciel est bleu et les mimosas sont en fleurs. Pour qui aime leur odeur, l’air est exquis. Des senteurs et de leurs bienfaits, il va précisément en être question aujourd’hui à l’Institut Mozart. Cette élégante bâtisse, située en centre-ville, offre aux personnes touchées par un cancer des activités de soutien et de bien-être, et des soins de support. Ses équipes travaillent en lien avec le centre de lutte contre le cancer Antoine-Lacassagne, mais le lieu est ouvert à tous les malades ainsi qu’à leurs proches et aidants. Périodiquement y est proposé un atelier d’aromathérapie.
Association de deux mots grecs – arôma, qui signifie « odeur », et therapeia, qui signifie « soins » –, ce terme désigne « une méthode qui a recours aux huiles essentielles, aux essences et aux hydrolats aromatiques, en vue de soulager des mots bénins », explique Marie Gastineau, coresponsable de l’institut, aromathérapeute et phytothérapeute diplômée.

À LIRE AUSSI : Phytothérapie : « Ce n’est pas parce que c’est naturel que ça ne peut pas faire de mal »
Comprendre la composition des huiles essentielles
« Actuellement, cette discipline de la phytothérapie connaît un franc succès » et notamment auprès des patientes touchées par un cancer. Certaines, déjà initiées avant la maladie, souhaitent continuer à l’utiliser durant leur traitement. D’autres, séduites par cette pratique douce et par la naturalité des produits, sont tentées de s’y mettre.
Or, « si l’on est sous traitement médical, l’aromathérapie n’est pas sans risque. Il est crucial de bien connaître ces extraits végétaux que sont les essences et les huiles essentielles, afin d’appréhender toutes leurs qualités – elles sont nombreuses –, mais aussi pour éviter des interactions avec les traitements, et des effets indésirables fâcheux dus à une mauvaise utilisation », prévient notre experte.
La prudence est donc de mise, et les oncologues sont globalement réticents à l’emploi de ces produits sous toutes leurs formes. D’où l’idée de proposer cet atelier justement intitulé « Aromathérapie et cancérologie : pourquoi mon cancérologue me dit non ». « Le non pour le non est stérile, il faut l’accompagner en donnant des clés de compréhension. » C’est l’objectif des deux heures à venir…

Aromathérapie et cancérologie
Il est bientôt 14 heures. Au premier étage, un petit groupe de femmes attend. Elles sont neuf. Un détail ne leur échappe pas lorsqu’elles pénètrent dans la salle qui va servir d’écrin à l’atelier : la grande tapisserie florale qui habille tout un mur. Chacune s’installe de part et d’autre d’une grande table joliment décorée par Marie Gastineau : un set les attend à leur place, où est déjà disposé un kit de fabrication d’un stick odorant. Ce sera pour la fin de la session.
Dans de petits vases trempent aussi du mimosa et des iris frais qui éveillent le regard et stimulent l’odorat. Nous sommes bien dans le thème ! Nicole, une habituée de l’institut, apprécie : « Dès que l’on arrive dans cette maison, on va mieux. On est loin de l’environnement hospitalier ! »
Soignée pour un cancer de l’endomètre, Nicole est là parce qu’elle se demande si les huiles essentielles pourraient l’aider à apaiser ses douloureuses neuropathies. C’est Joël, infirmier référent-parcours de l’institut, qui lui a conseillé cet atelier. Il est d’ailleurs là, à ses côtés, cet après-midi. C’est l’une des caractéristiques de l’Institut Mozart : l’accueil, l’orientation et le suivi clinique des personnes par un infirmier.
Consulter son oncologue avant de prendre des huiles essentielles
« Les deux heures que nous allons partager, je les veux comme une douce parenthèse, commence Marie. Un moment pour échanger, vous informer, comprendre, mais aussi pour vous faire du bien. » Quelques légers sourires accueillent ces mots de bienvenue. Les regards se croisent timidement. Aucune des femmes présentes ne semblent se connaître.
Pour briser la glace, notre experte lance à la cantonade : « Qui utilise ou a déjà utilisé les huiles essentielles au quotidien ? » Presque toutes lèvent le doigt et, une à une, elles indiquent de quelle manière elles en ont fait l’expérience : voie aérienne (spray, parfum d’intérieur), cutanée (crème, gel, huile de douche ou de massage), en ingestion (solutions buvables, compléments alimentaires, etc.).
Marie saisit cette occasion de rappeler la règle : « L’utilisation des huiles essentielles dans le cadre d’un cancer nécessite tout d’abord d’en référer à son oncologue, car il existe de sérieuses contre-indications. » Immédiatement, Nicole réagit : « Les rendez-vous sont souvent très brefs ; et les oncologues, pas toujours disponibles pour discuter. Si on les interroge sur les bénéfices de l’aromathérapie ou leurs précautions d’usage, souvent ils ne savent pas répondre. » « Les infirmières, les médecins généralistes ne sont guère plus informés sur le sujet », renchérit Joëlle. L’atelier est lancé !
Indications et risques d’allergie
Marie écoute, enregistre les questions. Elle y reviendra. Mais il lui faut commencer par le commencement, en expliquant ce que sont les huiles essentielles, puis en détaillant le processus de leur fabrication. « Ce que vous devez retenir, c’est qu’on distingue entre 100 et 400 molécules pour chacune d’entre elles. Ce sont donc des concentrés d’actifs très puissants. »
Cela explique que ces produits ont tous de multiples indications, mais qu’ils favorisent également les risques d’allergie. Et, en cancérologie, de regrettables interactions sont à craindre. Donc : pas d’automédication ! C’est ce que redoutent souvent les oncologues, et ce pourquoi ils préfèrent que leurs patients s’abstiennent durant leur traitement.
« Sauf si on est bien accompagné par un professionnel de santé formé à l’emploi des huiles essentielles en cancérologie ! » martèle notre thérapeute. Ils sont encore peu nombreux, reconnaît-elle, mais il y en a, en particulier parmi les pharmaciens.

Des précautions spécifiques selon les traitements contre le cancer
Marie enchaîne avec une bonne nouvelle : certaines essences présentent un vrai potentiel de bénéfice durant la maladie, pour soulager vomissements, nausées, petits problèmes digestifs, fatigue, anxiété… Mais, là encore, vigilance, en particulier quant à leurs modes d’administration, dont il faut aussi connaître les risques.
Ainsi, lorsqu’on suit une radiothérapie, pas question de se masser avec une huile essentielle. Quand on n’est pas spécialiste, on s’expose en effet à un risque de surdosage ou à des effets indésirables (irritations, allergies…).
Aline, touchée par un cancer métastatique, suit actuellement une chimiothérapie, et elle s’inquiète de savoir si elle peut utiliser des huiles essentielles au moins sous une forme ingérable. « Il faut être très précautionneux pendant les traitements tels que la chimiothérapie – par injection ou en comprimés –, l’immunothérapie, la thérapie ciblée, répète Marie. Par exemple, l’essence de citron possède un potentiel drainant. Son utilisation, dans une boisson ou sous forme de complément alimentaire, pendant une cure de chimiothérapie aura donc tendance à en réduire les effets. Toutes les huiles essentielles dites détoxifiantes, drainantes, dépuratives sont à éviter. »
Et de citer la carotte, le céleri, la livèche, la mandarine, le pamplemousse ou le romarin… Joëlle explose : « Les traitements chimiques, j’en ai ma dose ! Je veux disposer d’un petit jardin secret thérapeutique où je sois maître à bord ! » Maître à bord, certes, « mais avec un bon plan de navigation », lui rétorque, doucement mais fermement, Marie.

À LIRE AUSSI : Les aliments à éviter quand on a un cancer : le vrai du faux
Attention aussi pendant l’hormonothérapie
Mady, touchée par un cancer du sein, se demande « ce qui lui est interdit » maintenant qu’elle est sous hormonothérapie. « Les cancers hormonodépendants sont influencés par des hormones comme les œstrogènes ou la progestérone. Or certaines huiles essentielles possèdent des molécules à effet “œstrogène-like” ou “progestérone-like”, qui peuvent stimuler la croissance des cellules cancéreuses », explique Marie.
Parmi ces huiles, la verveine odorante, la menthe poivrée, le myrte rouge, l’anis, le curcuma, la camomille sauvage, le fenouil doux, le patchouli ou encore les sauges sclarée et officinale. « Elles sont particulièrement déconseillées, que ce soit en prise orale, en application externe ou même par inhalation. » On entend les stylos courir sur les cahiers et carnets de poche, où sont fixées de rapides notes, histoire de ne rien oublier. « Ne vous inquiétez pas ! Tout sera consigné dans un petit dossier avec lequel vous repartirez », rassure la phytothérapeute.

Fabriquer son propre stick d’huiles essentielles
La première heure de l’atelier est passée très vite. Il y a eu beaucoup d’informations échangées. « C’était très clair, et j’ai bien compris qu’il faut vraiment être vigilante et disposer de solides ressources pour ne pas se mettre en difficulté alors que l’on n’attend qu’une seule chose : se faire du bien ! » commente Hélène. « Ce que vous devez retenir, c’est que durant la période des traitements, entre indications, contre-indications et précautions d’usage, la voie olfactive est celle qui engendre le moins d’effets secondaires, elle est donc à privilégier, insiste Marie. Et c’est celle-ci que nous allons maintenant explorer. »
C’est le moment – très attendu – de passer à la fabrication d’un stick odorant, que les participantes vont élaborer elles-mêmes. Mais il y a un prérequis : avoir les mains bien propres. Une à une, elles se dirigent alors vers le lavabo au fond de la pièce. Une fois prêtes à manipuler les différentes huiles essentielles, elles vont devoir en choisir trois parmi la quinzaine mise à disposition par Marie. « Aucune n’est contre-indiquée ! »
Premier exercice, déposer au creux de son poignet une goutte d’essence de fleurs d’oranger diluée, comme il se doit, dans une huile végétale. Le nez et la bouche dans le creux des mains, chacune respire pour sentir et ressentir le doux parfum floral. L’exercice délie les langues : « Mmm, ça fait du bien ! », « Cela me rappelle mon enfance », « Si je ferme les yeux, je suis dans un champ de fleurs »… « L’odorat étant directement lié à la mémoire et aux émotions, une odeur – qu’elle soit plaisante ou désagréable – va influencer l’équilibre psycho-émotionnel, expose Joël. En utilisant le pouvoir aromatique des huiles essentielles, on peut donc travailler sur son bien-être psychique. »

Les pouvoirs des odeurs
« Respirer agit sur nos transmetteurs. On en fait l’expérience avec la cohérence cardiaque ou la méditation, précise Marie, tandis qu’autour d’elle les flacons circulent de main en main, de nez en nez. Quand on y associe des parfums, on peut susciter de la joie ou un apaisement. Mais, pour que ça fonctionne, il faut une synergie entre au moins deux odeurs, idéalement trois. » Exemple ? « Celle qui marche bien pour retrouver du calme en cas de stress, c’est l’association de l’essence de citron avec du litsée citronnée et du petit grain bigarade. »
L’air embaume maintenant d’effluves de lavande, romarin, gingembre, vétiver, géranium, angélique… Chaque participante cherche ses trois notes afin de composer sa fragrance reposante, ou celle qui pourra lui redonner de l’énergie. Certains parfums révulsent d’emblée, d’autres séduisent immédiatement : « J’adore cette odeur d’agrumes ! », « Je n’aime pas du tout le vétiver ! », « Le gingembre, pourquoi pas ! ? », « C’est bizarre, mais cette odeur de géranium ne ressemble pas à la plante ! »…
« Ne réfléchissez pas ! Laissez-vous guider par votre instinct, conseille Marie. Quand vous aurez trouvé vos trois huiles, ouvrez les flacons en même temps. Approchez-les de votre nez pour en éprouver l’harmonie. Fermez les yeux, prenez le temps, profitez ! »

L’aromathérapie nourrit le corps et l’âme
Catherine a trouvé l’accord parfait entre le litsée citronnée, l’orange douce et le néroli. « Je vais pouvoir utiliser mon stick dès que je ressentirai un coup de mou. » Aline s’est aussi orientée vers le litsée citronnée, mais associé à l’eucalyptus et au petit grain bigarade. Un ensemble qui lui procure « des émotions très positives » et semble desserrer un peu « l’étau permanent » de ses douloureuses céphalées. Une autre participante a choisi le trio verveine odorante, laurier noble et bois de Hô : « Ressourçant et tonifiant, tout ce dont j’ai besoin actuellement ! » se réjouit-elle.
Dernière étape : la confection du stick odorant. Cinq gouttes de chaque huile essentielle choisie sont déposées sur une mèche de coton spécialement conçue pour un inhalateur. Il suffit ensuite d’introduire cette mèche dans le tube de plastique blanc et de refermer l’embout à vis. Spontanément, toutes les participantes portent à leurs narines leur stick (unique !) pour prendre une petite inspiration et en vérifier l’effet. Qu’il soit revitalisant, apaisant ou stimulant, son efficacité devrait perdurer en moyenne un mois. « Vous pourrez l’utiliser jusqu’à cinq fois par jour », indique Marie avant de conclure la séance par cet ultime conseil : « Autorisez-vous à vous faire du bien. Sentez, ressentez et gardez confiance ! »
16 h 30, il est l’heure de faire un bilan. « Un vrai moment de plaisir », juge Marianne. Joëlle, toute sourire, complète : « Pédagogie, conseils avisés, écoute et, petit plus, mon stick personnalisé. La bonne formule d’un atelier réussi ! » à les écouter, on repense à ce que disait déjà le philosophe chinois Lao-tseu, il y a plus de 2 500 ans : « Les odeurs nourrissent le corps et l’âme. »
Info +
Inauguré en septembre 2023, l’Institut Mozart, à Nice, est ouvert à toutes les personnes concernées par le cancer. Y sont proposés des soins de support et de bien-être, un accompagnement psychosocial, mais aussi des ateliers d’échange entre professionnels.
Retrouvez cet article dans Rose magazine n°29, page 84
